BEAUMARCHAIS A SAINT-LAZARE

L’HORLOGER DE LA RÉVOLUTION ou BEAUMARCHAIS À SAINT-LAZARE

Comédie en trois actes (13 tableaux)

La version française appartient à MELANIA MUNTEANU et à l’auteur

PERSONNAGES (dans l’ordre de l’entrée en scène)

LE GE Ô LIER EN CHEF, ayant dépassé la cinquantaine; un colosse ventru; rustaud, une veritable brute, un bourreau rusé, dégoutant; il pense que son poste lui confère du crédit logique, moral et culturel absolu.

LESAIN, prisonnier libéré; chétif, dominé par la stature immense du Geôlier en Chef, une souris auprès de celui-ci. Il sait qu’il ne sait jamais à quoi s’attendre et, par conséquence, ce qu’il faut répondre aux questions du Geôlier en Chef.

BEAUMARCHAIS à l’âge de 53 ans.

JACQUES COQUAIRE-FILS, moins de 30 ans, le fils du célèbre nouvelliste à la main Jacques Coquaire. Un petit peu infatué.

MAÎTRE ANDRÉ CARON, le père de Beaumarchais; environ de 60 ans;un père aimant, mais son amour paternel est exaspéré par la conduite de son fils et par le désintérêt dont celui-ci envisage le métier d’horloger que le père veut lui faire embrasser. Nerveux, faible, il prends des airs, toujours prêt à exploser afin de maintenir son autorité.

Mme CARON, épouse du Maître Andr é Caron; environ la cinquantaine; émancipée; elle mènage l’orgueil de son mari, afin de lui démontrer l’inconsistance de ce trait; elle aime son fils, croit à son avenir, le comprend et le défend.

LEPAUTEcélèbre horloger de l’époque, tréa infatué, prêt à toute bassesse pour conserver sa position dans la corporation.

PÂRIS-DUVERNEY, 70 ans, banquier renommé, sympathique, nulle trace de morgue.

LA MARQUISE DE LA CROIX, moins de 30 ans, Française d’origine, habitel’Espagne; outre l’amour et l’argent, rien ne l’interesse.

LA DAME AGÉE, environ 80 ans, coquette joue la jeune femme.

PAULINE, environ 17 ans, la petite-fille de La Dame Agée; puérile, prenant l’amour à la légère.

LE CHEVALIER DE SÉGUIRAND, 20 – 25 ans, plein de confiance en lui-même; adoré par Pauline; personnage muet.

LE SPECTATEUR, presque illétré.

LA JEUNE FILLE, dame de compagnie.

LA BLACHE, 25 – 28 ans; monocle; arrogance, morgue, suffisance, impertinence, etc.

LE JEUNE BRACONNIER, paysan d’esprit très vif.

LE DUC DE CHAULNES, environ 40 ans; hargneux, se comporte parfois comme un fou déchaîné.

LE COMMISSAIRE.

SARTINES, vers la cinquantaine; haut fonctionnaire de la censure et de la police secrète; homme de bien, il défend cependant ses intérêts avec l’habileté d’un diplomate.

LE COMTE }

} les personnages du Mariage de Figaro.

FIGARO }

LE DUC D’AIGUILLON, vers la soixantaine; ministre des Affaires Étrangères de Loius XV; tr è s sûr de lui et du destin des autres.

LOUIS XVI, au début de son règne.

LE COCHER, environ 60 ans; Autrichien bouffi, lourdaud, mais plein de bon sens.

LE BOURGMESTRE, Autrichien, logique sans emphase.

LE COMTE DE SEILERN la main droite de Marie Thérèse, indiscret, politesse et humilité contrefaites.

MARIE-TÉRÈSE, impératrice d’Autriche, la belle-mère de Louis XVI; majesté feinte, très féminine.

LA VOIX

Le 27 avril 1784 eut lieu la première du Mariage de Figaro, la pièce de Pierre Caron de Beaumarchais. Notre pièce à nous est un hommage rendu à cet événement mémorable qui allait contribuer à ébranler les murs de la Bastille et à préparer la chute de celle-ci, hommage á l’occasion du bicentenaire de la première.

L’action de notre pièce se déroule dans la prison parisienne de Saint-Lazare, entre le 7 et le 13 mars 1785. Beaumarchais a 53 ans. Presqu’un an avant cela, le 27 avril 1784. La folle journée ou Le Mariage de Figaro, la seconde comédie de Beaumarchais, est représentée pour la première fois. Jusqu’à la levée du rideau sur notre pièce, le Mariage avait enregistré plus de 70 représentations, raison suffisante pour rencontrer son auteur dans cette geôle, n’est-ce pas? Car se fut le succès théatral le plus retentissant du XVIII-e siècle.

Aussi donc, la scène, jusqu’au rideau final, représentera une prison. Elle sera remplie, de temps en temps, de gémissements et de grincements des fers. L’espace du jeu des acteurs sera tour à tour sous un cône de lumière, qui baignera selon les besoins – des surfaces plus ou moins grandes.

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- Acte premier

Tableau 1

(Dans le noir, on entend une paire de claques énergiques.)

La voix du GEÔLIER EN CHEF: C’est un cadeau d’adieu. Et voila de plus un bouquet de ne- m’oubliez-pas! (Mitraille de gifles. Cône de lumiere: Le Geôlier en Chef et Le Sain. Parmi les arguments du Geôlier en Chef l’on compte celui de pousser du ventre sa victime jusqu’a la faire tomber a terre. Le Sain est sur le point de quitter la prison.)

LE GEÔLIER EN CHEF: Ne t’imagine pas que si nous lachons prise c’est que t’es devenu un comme il faut. Qui culbute une fois culbute la seconde aussi, et de la meme façon. Ne t’enlise pas dans des reves, benet. A bientôt, a cette meme porte. Ç’est plus intime. Te voila libéré parce qu’il me faut une paillasse. On nous envoie un client célebre qui a risqué de facher le Roi: sieur de Beau-mar-chais! Par la bonne volonté de Sa Majesté, on lui recommande de faire maigre d’urgence! (Confidentiellement.) On dit qu’il a le sang tout bouillonant et Sa Majesté l’envoie faire une cure a Saint-Lazare, par crainte pour sa bonne petite santé. C’est moi votre médecin traitant, pas vrai? “Docteur Brisoisos!” N’est-ce pas comme ça que vous m’appelez? (Le Sain, pressentant le danger qui s’approche, voudrait s’ é loigner. Le geôlier en Chef le retient.) Bouges pas! T’as pas de juste libre passage! (L’empoigne.) C’est comme ça que vous m’appelez, oui? (Craintif, l’autre confirme.) Eh bien, tu vois! Mérite est bien payé, est-ce clair? Vous ne pigez pas logique; autrement vous ne serez pas la. “Docteur Brisoisos”! Me voila! Pour une fois, vous ne mentez pas. C’est rare pour vous, bande de noceurs et de coureurs, que de dire la vérité! Vous avez menti pendant l’enquete; messieurs les enqueteurs – les juges aussi – prennent des gants, mais avec moi ça ne va pas! Le Docteur Brisoisos vous brise les os! Je refais l’Ordre du monde! C’est ça! Donnez-moi un bossu, et je le rends droit. Dis-moi, lourdau, comment que je m’y preds? (Le Sain est secoué.) Allez, parlez, ou tu va voir de toutes les couleurs! (Leve la main pour frapper.)

LE SAIN (vite, afin d’esquiver le coup): De sorte qu’on puisse le coucher dans son cercueil, comme une planche, monsieur le Geôlier en Chef…

LE GEÔLIER EN CHEF: Bravo, vieux con, tu connais ton catéchisme! (Il tapote la joue de sa victime de la main qu’il avait levé.) Mais le sais-tu d’un bout a l’autre ? Allons voir. (Compte sur ses doigts.) Le boiteaux, qu’on fais-je? Hein? Le boiteaux… T’es sourd, ou quoi ?! Tu n’sais plus preter l’oreille, Le Sain? T’es par hasard malade justement quand je croyais que t’a recouvert ta santé a mon ombre?…

LE SAIN  (effrayé) : Non, non… Vous lui brisez le seconde jambe aussi…

LE GEÔLIER EN CHEF: Pourquoi faire ?

LE SAIN: Pour que le pied-bot ne saute plus aux yeux, m’sieur le Geôlier en Chef !

LE GEÔLIER EN CHEF: Voila ! J’en perds pas mon temps a vous enseigner la morale ! (Méditatif.) Tu sais, avec cette caboche a toi, tu aurais pu devenir quéqu’un au lieu de courir les filles en fleur… Saurais-tu compter, hein… ? Si l’un arrive a Saint-Lazare avec un bras de moins, et si je l’arrange, avec combien de bras sort-il de la, s’il en sort ? Fais voir ton addition…

LE SAIN: Sans aucun.

LE GEÔLIER EN CHEF  (menaçant) : Monsieur…

LE SAIN:… monsieur le Geôlier en Chef.

LE GEÔLIER EN CHEF (enthousiaste) : Bravo ! T’auras ton certificat ! rien de plus vrai : un et un font zéro ! Nullus !… Ou en sommes-nous restée ? Donc… le bossu… le boîteux… le manchot !… Ça fait trois, et d’avec le borgne – quatre… Du borgne qu’est-ce que j’en fais ?

LE SAIN: On applique le meme traitement qu’au manchot, m’sieur le Geôlier en Chef.

LE GEÔLIER EN CHEF: A quel autre cas ressemble-t-il encore ?

LE SAIN: Au cas de celui qui fait la sourde-oreille, m’sieur le Geôlier en Chef. Il sortira boniement sourd.

LE GEÔLIER EN CHEF (L’air de réfléchir profondément) : Mettons que quelqu’un viens sans… sans nez… Mettons qu’il a le nez rongé par le mal espagnol. Tu y es ? Il a tant et si bien fait le saint, qu’il se laisse porter a Saint-Lazare… (Il s’esclaffe. Il s’aperçoit que Le Sain ne rit pas. Afin de le stimuler il reprend de plus belle. Le Sain saisit enfin ce qu’on attend de lui ; en s’efforçant de rire, il pousse de petits sons étranges.)On dirait qu’il jappe. Mécontent, le Geôlier en Chef rit impérativement. Le Sain, gené, fait des grimaces, la main a la bouche, etc. Le Geôlier en Chef se tape les genoux. Le Sain l’imite, mais perd son é quilibre et tombe sur son séant. Le jeu se prolonge.) Ainsi donc, si le mal espagnol lui a rongé le nez… Le nez…

LE SAIN : Vous lui bouchez l’égout pour l’amour de la simmétrie, m’sieur le Geôlier en Chef.

LE GEÔLIER EN CHEF (Prend le menton de Le Sain entre ses doigts et examine sa figure attentivement ; comme un presbyte, il l’éloigne un peu de soi ; il fouille ses poches, en sort de lunettes et recommence a l’examiner) : Paraît que tu as tout le lot en bonne place. (Les mots suivants seront accompagnés de mouvements brusques imposés a la tete de Le Sain.) Une oreille, deux oreilles. Un oil, deux yeux. Un nez, deux… Non, un seul nez. Heu… et si j’en fais deux ?… Heu… Une bouche… V’la notre inventaire, il correspond au réglement… Maintenant, voyons plus bas. (Il releve les bras de Le Sain, l’un apres l’autre. Ils tombes inertes.) Un bras… le second… (En le frappant de son propre pied.) Un pied… l’autre…(On frappe a la porte.)

LA VOIX : Y a-t-il quelqu’un, petit frere ?

LE GEÔLIER EN CHEF : J’arrive, j’arrive !

LA VOIX : J’t’ai apporté encore un chien babillard a enchaîner. Il répond au nom de Beaumarchais.

LE GEÔLIER EN CHEF : J’ai encore un mot a dire a un client de la maison, petit frere ! (A Le Sain.) Nous disions, Le Sain… deux pieds… (Il lui fait faire demi tour et, jetant ses mains sur les épaules de l’autre, lui envoie son pied au cul.)… et l’un au cul, ça fait trois ! (Le Sain, a quatre pattes.) Vas-t’en, vaurien, vas-t’en ! Et… ne m’oublie pas ! J’t’attends demain, a la m eme heure! Bien le bonjour a ta mootié, de ma part, et dis-lui que je lui souhaite un respect grand comme ça… N’oublie pas : gros comme ça… (Il rit et montre de ses mains combien son ” respect” est grand et gros.) Occupe-toi d’elle et laisse les fi-filles au soin de messieurs les comtes, espece de vaurien ! Mariufle ! (Il rit. La lumiere s’éteint.)

 

Tableau 2

(Beaumarchais et Jacques Coquaire-Fils. Aupres d’eux la coffre qu’a apporté le premier.)

BEAUMARCHAIS: Et pourtant, on sort quand-meme d ‘ici… Lorsque j’y entrais, un malhereux en sortait…

JACQUES COQUAIRE-FILS : 7 mars 1785. Le jour mérite de figurer dans le calendarier de la sainte Église Catholique :c’est le jour de la libération de Le Sain.

BEAUMARCHAIS (rit) : Le Saint ? Pour un bon mot, vous vous etez tirée a merveille. Le Saint, vous dites, Le Saint ?

JACQUES COQUIARE-FILS : Oui, Le Sain. C’est pas la peine de rire, monsieur Beaumarchais. Il ne s’agit pas des saints du bon Dieu. C’est un saint imparfait : il lui manque le t final. Et n’allez pas croire que ce t final a peu d’importance. T, une lettre modeste, monsieur, repoussée a la fin de l’alphabet et dans le nom en question se trouvent a la fin toujours : on ne l’entand meme pas lorsqu’un le prononce : le saint. Voila : saint, saint… Pas de t final ! Un t muet ! Et pourtant, quelle lettre magnifique. Connaissez-vous son histoire ? C’est le T de tronc, monsieur. Ça veut dire que celui a qui ce t manque souffre d’un défaut au tronc. Qu’il ne se porte pas bien ; c’est sa colonne vertébrale qui en est la cause ; elle tend a saluer jusqu’a la terre toujours, courbée, courbée… bien que son possesseur clame provenir d’une famille qui tient le front haut, une famille hautement saine… Vous me suivez, n’est-ce pas ? Je parle d’une maniere figurée…

BEAUMARCHAIS : Je me suis rendu compte. Vous etes bien le fils de votre pere, le nouvelliste a la main Jacques Coquaire.

JACQUES COQUAIRE-FILS : Nouvelliste moi-meme. Et, vous en pouvez certifier, tout comme mon pere, prisonnier. Heureusement pour moi, pas a la Bastille… Eh bien, comme je vous le disais, vous n’avez sans doute pas manqué de remarquer, monsieur de Beaumarchais, la lettre t est en forme de croix. C’est un signe. Donc celui a qui le t final manque ne peut pas etre…

BEAUMARCHAIS :... un saint tout court, ni un homme trop sain.

JACQUES COQUAIRE-FILS : C’est vous qui l’avez dit. Mais j’ajouterais : le manque de ce t final pourrait indiquer un diable. Le diable en personne. Et c’est le cas de notre Le Sain.

BEAUMARCHAIS : Voyons, vous exagérez l’importance de l’ortographe, monsieur Jacques Coquaire.

JACQUES COQUAIRE-FILS :... Fils… Jacques Coquaire-Fils, dont la renommée est tout aussi grande que celle de son pere… (D’un air de supériorité légerement blasée.) Enfin, passons… En définitif, trouvez-vous qu’il y ait grande différence entre le saint et le diable ? Le diable – c’est quoi ? C’est quoi, selon vous, cher monsieur, ne vous en déplaise ? Le diable c’est un autre pauvre diable qui pour devenir un saint ne manque que de ça : sa colonne n’est pas assez droite pour la droiture ; pour emprunter le style de nos feuilles anonymes (en soulignant) lues avec avidité des que nous les livrons a domicile, si le diable se tiendrait raide, il risquait d’avoir la cervelle brulée ! Ou en étions-nous ? Il lui manque le t final : la colonne, cher monsieur, la colonne qui n’est pas du tout saine, comme le dit son nom.

BEAUMARCHAIS : Vous voulez dire que Le Sain…

JACQUES COQUAIRE-FILS :... n’est pas un immaculé, oh, mais pas du tout. C’est un misérable, un mouchard maître a vous faire chanter, un… un… une manche de hache !…

BEAUMARCHAIS : Votre langage est tout a fait métaphorique, mon ami. Ayez l’obligeance de traduire dans le français de monsieur de Voltaire, voudriez-vous ?

JACQUES COQUAIRE-FILS :... monsieur de Voltaire dont vous avez commencé a éditer les Oeuvres completes, une réalisation exceptionelle pour laquelle je vous félicite de tout mon cour…

BEAUMARCHAIS : Pour ma part, je ne m’en félicite guere : c’est un désastre financier.

JACQUES COQUAIRE-FILS: On ne sait jamais pour combien de… de temps, cher monsieur, comme nous ne pouvons pas savoir lequel d’entre nous deux est le maître a faire chanter.

BEAUMARCHAIS : Pourquoi l’appelez-vous maître a faire chanter ? A-t-il, Le Sain, une belle voix ?

JACQUES COQUAIRE-FILS: Une voix charmante de charmeur. La voix vous fait oublier tout, meme votre sécurité personelle, et vous fait chanter, vous conduit a vous décharger la conscience, tout de go. Et lorsqu’il se met lui-meme a ”chanter”, il enchante l’ouie des geôliers, sans que nul des prisonniers le puisse entendre. Charmant, non ?

BEAUMARCHAIS : Et cela, dans votre langage…

JACQUES COQUAIRE-FILS:… le votre aussi, cher monsieur, a partir du 7 mars 1785…

BEAUMARCHAIS : C’est raisonable ; je crains aussi que ce ne soit point une visite de curtoisie a Saint -Lazare et a monsieur Jacques Coquaire-Fils…

JACQUES COQUAIRE- FILS: Voyes-vous, mon tres cher monsieur, a propos des mouchards dont nous parlions tout a l’heure… D’aucuns font la fine manche et fabriquent de toutes pieces les mensonges nécessaires a leurs mouchardages regardant leurs camarades de prison ; plus les uns sont accablés, plus les autres s’en tirent a bon compte. L’idée ne leur appartient pas d’ailleurs : c’est le résultat de l’éducation faite a une masse analphabete dans une royaume État totalitaire.

BEAUMARCHAIS : Puisque je dois me faire un nouveau vocabulaire, je dirais, pour commencer, que le mouchard vend a bas prix la peau des autres, afin de vendre la sienne le plus cher possible.

JACQUES COQUAIRE- FILS : Tres exacte. Son principe est le suivant : ”Pourquoi laisser pleurer maman, puisque je peut faire pleurer ta mere a toi ! ” Il m’est avis que vous avez le don exceptionnel de la précision, non seulement en qualité d’écrivain, mais en tant qu’auteur aussi…

BEAUMARCHAIS : Il parait cependant que s’exprimer carrément est nuisuble. Au moins pour moi. Le rasoir de mon ”barbier” me vaux des blessures incurables…

JACQUES COQUAIRE- FILS : En définitif, vous vous trouvez en prison pourquoi ?

BEAUMARCHAIS : (sort de son coffre une pélérine dont il s’enveloppe ; il s’assoit sur le coffre comme dans une trône) : Imaginez-vous que Le Mariage de Figaro est arrivé a plus de 70 représentations, ce qui a lésé la conscience critique de Sa Majesté. Bon, tandis qu’il jouait aux cartes (il mime la majesté désabusée de la royauté), puisque trop de mouchards voltigeaient autour de lui, bourdonnant a son oreille contre moi, et comme il avait le bourdon, il commit la bourde de prendre le sept de pique – pourvu qu’il me porte bonheur ! – et, avec un humour imbattable, il trampa sa plume dans l’encrier et se mit a écrire sur le dos de la carte a jouer : ” A monsieur le lieutenent de Police. Aussitôt cette lettre reçue, vous donnerez l’ordre de conduire le sieur de Beaumarchais a Saint-Lazare. Cet homme devient par trop insolent ; c’est un garçon mal élevé dont il faut corriger l’éducation ”. Me voici, donc, jeté dans la seule prison parisienne destinée exclusivement aux dépravés, aux noceurs, aux débauchés laiques et aux moines paillards. A 53 ans, mon ami, oui, a 53 ans, une gloire de la France, vieille par les tracasseries, les ennuis de toutes sortes, les soucis littéraires, pour ne plus compter avec ceux qui m’attendent encore !… ”Un garçon mal élevé dont il faut corriger l’éducation !”

JACQUES COQUAIRE- FILS : Vous etes tombé sous l’empire d’un principe d’État : discréditer l’individu, subminer sa valeur morale afin de mieux le maîtriser. Les mauvaises langues, l’opinion publique amplifieront la honte d’un fait que l’on met a sa charge et les gens de bien l’éviteront, tout innocent qu’il soit. Isolé, il ne peut plus influencer l’opinion publique. Discréditez vos adversaires, en vous attaquant a leur moralité, et les voila écartés de l’arene publique..

BEAUMARCHAIS : Eh bien, oui, vous avex décrit le systeme et moi je ressens ses coups depuis que j’existe. (Il ôte sa pélérine et la jette dans la malle.) J’ai fait mon bagage a la hâte… Quel enfantillage qur de prendre des habits de soie, au lieu de me fournir de vetements chauds…

JACQUES COQUAIRE- FILS : (plaisante, afin de l’aider a surmonter le mauvais moment) : Une chance que de les avoir pris. Autrement comment aurai-je pu imaginer la splendeur de la Cour de France , moi, pauvre laquais, maître de latin dans mes heures libres, c’est-a-dire quand je ne suis pas en prison, barbier de Son Éminence l’Archeveque – car l’intellectuel doit se débrouiller aussi s’il veut manger – et, en secret libelliste anonyme qui annonce le monde a venir, bref…

BEAUMARCHAIS :… bref, un nouveau Figaro ! Mais, voyons votre troisieme métaphore. Pourquoi avez-vous nommé Le Sain ”manche de hache” ?

JACQUES COQUAIRE- FILS : Si le mouchard parle a tort et a travers, en inventant bien des fois des histoires compromettantes qu’il chuchote a des oreilles trop enclines a offrir a leurs possesseurs une raison pour vous mettre en bouille – il faute se faire, n’est-ce pas, au jargon de cet exquis etablissment placé sous le haut patronage de Sa Majesté -, ce mouchard, donc, ne devient-il pas une partie de l’outil nommé, ne remplit-il pas le rôle de cette partie qui conduit le tranchant de la hache vers le cou de l’innocent ?

BEAUMARCHAIS : Splendide ! Merveilleux ! Vraiment formidable ! Montaigne disait qu’il aurait voulu n’utiliser que les mots employés dans les halles de Paris ! Et bien, moi, dés que je serais libre de nouveau, si jamais je le serais, j’emploirais par écrit le langage des prisons de cette meme ville des lumieres !

JACQUES COQUAIRE -FILS : Bonne idée est tres raisonable, comme vous dites, cher monsieur. Car, en vérité, c’est dans les prisons que se trouve la majorité des honnetes hommes, puisque dans les halles tous les marchands ne sont que des excrocs ordinaires qui se payent des caleches et des chateaux dans les provinces, en dépouillant ceux qui payent leur nourriture de la sueur de leur front. C’est la, dans les prisons, que l’on parle le vrai français !

BEAUMARCHAIS : Le plus colorié !

JACQUES COQUAIRE- FILS : Le plus noble aussi !

BEAUMARCHAIS : Tenez, une idée ! Ne trouvez-vous pas, mon ami, que la langue de ces nobles au-dessus de nous, cette langue dont on nous bourre les crânes est quelque peu vieillote ? Que personne n’accorde plus crédit a ces palabres ! a ces hableurs ? Et qu’on devrez les emmener ici, a notre place, afin qu’ils apprenont la langue de la noblesse authentique ?

JACQUES COQUAIRE -FILS : Et si j’allais dénoncer vos propos, mon tres cher monsieur de Beaumarchais ?

BEAUMARCHAIS : Vous chargiais vainement votre consience d’une tete de trop. Tout ce que j’ai eu a dire aux humains, je l’ai déja dit. La Barbier de Béville et Le Mariage de Figaro sont mes témoignages. Maintenant, advienne que pourra. Ces deux pieces, si vous acceptez a vous rendre le dépositaire d’un secret intime, sont im – mor – tel – les. Elles parleront, en mon nom, a tout jamais, meme si, au lieu de rapporter tout simplement mes propos, vous les faisiez verser au comptes des ”liquidations urgentes”.

(Éclairage coupé.)

Tableau 3

(Les memes.)

BEAUMARCHAIS: Voyez-moi ça! ”Un garçon mal élevé dont il faut corriger l’éducation!”

Il y a eu un temps, oui, ou mon pere aussi essayait de parfaire mon éducation…

(Le cône de lumiere se déplace pas loin d’eux, pour embrasser Maître Caron et sa femme.)

MAÎTRE ANDRÉ CARON (furieux): Vous avez pleuré, ma femme… (Mme Caron acquiesce.) Vous avez frappé du pied… (Nouvel acquiescement.) Vous reconnaissez, donc! Vous reconnaissez avoir frappé du pied devant votre époux?! (Meme acquiescement.) Oh, la la! frapper du pied! Si tout en parlant vous gesticuliez, passe encore… Une bougre de femme, que voulez-vous, elle bat des ailes comme une poule! Mais frapper du pied… (Elle branle sa tete, affligée.) Et dire que je vous ai fait six enfants, pour en arriver la, pour que vous frappiez du pied devant moi! Je travaille, je peine, je me torture, en vrai laquais, en serviteur, en serf, en esclave, je suis devenu un zéro, les nuits je ne peux m’assoupir a cause des soucis que vous mes donnez m’amie! Et si elle n’a pas autant d’enfants qu’elle désire, que je me ronge les ongles; tout ça pour toi, m’amie, pour vous tous, pour Lisette, pour Fanchon, pour Julie, pour Tonton, pour Marie-Josephe…

Mme CARON: Pas pour Marie-Josephe, elle s’est mariée. Je vous ai déja dit de la rayer de la liste.

MAÎTRE CARON:… pour ce misérable de Pierre…a

Mme CARON (acquiece. A part):… pour vous-memes…

MAÎTRE CARON (enchaîne sans preter attention):… pour moi-meme… (Reprenant ses sens.) Non! Non! Pour moi pas! J’n’ai besoin ni de faisans, ni se langues de rosignol! Je peux vivre…

Mme CARON (qui connait son train-train) et MAÎTRE CARON (qui continue):… de pain sec et d’eau, fut-elle meme de la rigole!

MAÎTRE CARON (insiste, plus enervé encore, puisqu’il a été empeché de parler): Meme de la rigole, oui, de la rigole!

LES DEUX (en chour): Mettez-vous ça dans la tete!…

MAÎTRE CARON: Voici! C’est moi Maître Caron, l’horloger du Roi, et je n’accepte pas qu’on se moque de moi dans ma propre maison… et… madame… je vous interdit de jamais plus frapper du pied devant moi!…

Mme CARON: Voyons, Maître Caron, c’était a rire… cependant si j’avais ris vous vous seriez fâché…

MAÎTRE CARON: A rire? C’était a pleurer, voila!

Mme CARON: A rire, je vous dis! (Elle l’imite.) Maître Pierre: 1. “Vous ne succomberez plus a la tentation de vous appropriez chez moi rien, absolument rien au-de la de ce que je vous donne!… vous ne vendrez pas meme une vielle clef de montre sans m’en rendre compte”. Est-ce a pleurer? A pleurer?!

MAÎTRE CARON: Comment autrement, bien sur qu’a pleurer! Qui vole aujourd’hui un ouf…

Mme CARON:… peut manger demain un bouf! Pour autant que notre fils vous a volé!

MAÎTRE CARON: Assez pour souler une fois par semaine toute cette bande de vauriens que ses amis!

Mme CARON: Leur offrir un verre, oui, les souler, non! Et meme si c’est de deux verres qu’il s’agissait, il faut y voir le signe d’une âme généreuse… Mais de ça qu’en dites-vous, Maître Caron? (L’imite.) 2. En été, l’on se leve a… l’hiver, a.. et caetera, et caetera! Et n’ayez plus l’esprit volage!

MAÎTRE CARON: Toute une vie d’oisiveté jusqu’a ce contract que je lui ai donné a signer!…

Mme CARON: Toute une vie oisive! Un enfant, voyons! Sainte Vierge! Que lui demander, qu’attendre de lui?

MAÎTRE CARON (en l’imitant): Un enfant… Un morveux amoureux de la servante de l’auberge du coin de la rue, a treize ans!!!

Mme CARON: C’est ce que je vous disais: un enfant. Ne voulut-il pas se tuer lorsqu’il apprit que cette jument-la allait ce marier et qu’elle lui dit qu’il était trop jeune pour la faire coulbuter?

MAÎTRE CARON: Et vous, Mme Caron, vous trouvez normal que cette garce, a ses 23 ans, soit obligée d’incapaciter notre Pierre pour cause d’âge? Alors, ça vous étonne que j’ai indroduit le troisieme point dans le contrat?

Mme CARON: Rien et depuis longtemps déja ne m’étonne plus, Maître. Le troisieme point, voyons… J’allais l’oublier. (En l’imitant.) Fini avec la gargote! Fini et fini encore! Mais vous ne lui avais pas dit de finir avec les femmes! Car vous craigniez vos pauvre faiblesses.Il aurait pu faire vous faire céder, n’est-ce pas? C’est pour ça que vous sembliez si cathégorique! Ce pere vaut son fils!

MAÎTRE CARON: Mme Caron, je n’accepte pas, je ne permet pas, je n’admet pas!…

Mme CARON: Vous n’admettez pas?! Comme si votre jeunesse fut déja oubliée, ou que nous, nous étions tombées des nues! Paris est un bourg trop petit, et la main gauche n’ignore pas ce que fait la main droite! Les murs parlent. Ils ont des oreilles, des yeux et une langue vraiment trop longue. La mémoire des rues vous accuse, cher Ma î tre. Mais, passons…:a comble vous l’avez atteint avec le point 4. (L’imite.) ” Vous abandonnerez totalement votre malhereuse musique, et sourtout la fréquentation des jeunes gens, je n’en souffrirai aucun. Cependant par égard a votre faiblesse, je vous permet la viole et la flute, mais a la condition expresse, que vous n’en userez jamais que les apres-soupers des jours ouvrables, et que ce sera sans interrompre le repos des voisins ni le mien…

MAÎTRE CARON: Et qu’est-ce qu’il y a de mal a cela?

Mme CARON: Qu’est-ce qu’il y a de mal ici, vous me demandez? Eh bien, a vous de répondre d’abord: qui est-ce qui lui a enseigné a jouer de tous les instruments du monde? de qui tient-il son amour de la musique? qui lui a été conseil et example si ce n’est vous-meme?! Vous lui avez fait perdre sa tete: vive la musique!A bas la musique! Le Roi est mort!

MAÎTRE CARON (a part):… Vive le Roi!

Mme CARON: Et notre Maître conçut-il un article numéro 5 aussi. (Elle l’imite.) “Je vous éviterai le plus qu’il me sera possible les sorties, et je ne recevrai plus des mauvaises excuses sur les retards”. Et puisque, a 13 ans, Pierre voulait se marier, que vouliez-vous qu’il fasse a 16? doit-il chanter comme les matous, sur nos toits? Le soir, interdit; le jour, de meme… Et vous souhaitez que je ne frappe pas du pied! (Elle l’imite.) 6. “Je vous donnerai ma table et dix-huit livres par mois qui serviront a votre entretien, et pour acquitter petit a petit vos dettes…

BEAUMARCHAIS (pénetre dans la côn de lumiere): Monsieur mon pere, avez-vous parlé a sieur Lepaute?

MAÎTRE CARON: Il a promis de venir aujourd’hui. Il s’interesse beaucoup a ton invention et a l’intention de la présenter a la Cour si le perfectionnement que tu y a apporté paraît de valeur. (Beaumarchais sort du cône de lumiere.)

Mme CARON: Que nous sommes betes de nous disputer comme ça pour cette merveille de fils que nous avons. Il n’y a pas encore un an qu’il se mit sérieusement a travailler et le voila déja inventeur. Combien d’inventions avez-vous a votre actif, Maître, a part ce contrat-la?

(Lumiere coupée ici; cône de lumiere sur Beaumarchais et Lepaute)

LEPAUTE (tenant sa main sur l’épaule de Beaumarchais et faisent quelques pas avec lui): Intéressant, tres, tres intéressant! Les calculs semblent vrais. Je veux vous voir au travail, jeune homme. Monsieur de Julien vient de me passer une commande pour une montre. C’est a vous de lui montrer le mécanisme selon vos propres idées. Si ça marche, c’est la votre chance…

(Beaumarchais et Jacques Coquaire-Fils sont dans la cône de lumiere. Ils vont interpréter les répliques de divers personnages, les on-dit.)

BEAUMARCHAIS: Avez-vous entendu parler de l’invention de Lepaute?

JACQUES COQUAIRE- FILS: Il a révolutionné le mécanisme des horloges…

BEAUMARCHAIS: Sa Majesté va lui accorder une rente…

JACQUES COQUAIRE- FILS: Tiens! Il y a quelqu’un qui se dit Caron-Fils. Il a fait paraître dans le Mercure une lettre; il y prétend que Lepaute lui a volé une idée a lui.

BEAUMARCHAIS: J’ai lu. Il est batailleur, le gars. Il ne se laisse pas fouler aux pieds. Et s’il avait raison?

JACQUES COQUAIRE- FILS: C’est rien d’avoir publié dans le Mercure, mais il a adressé une plainte a l’Académie des Sciences.

BEAUMARCHAIS: Le bruit court qu’une ordonance favorable a été émise par le Comte de Saint-Florentin. L’Académie des Sciences se réunira sous peu.

JACQUES COQUAIRE- FILS: L’Académie des Sciences va se réunir?

BEAUMARCHAIS: L’Académie des Sciences se réunira par suite de la réclamation d’un gosse.

(Cône de lumiere sur Maître Caron et Mme Caron. Sur la scene il y a un chaise.)

Mme CARON (tres agitée): Maître! Maître! Votre fils! Votre fils!

MAÎTRE CARON: Quoi, mon fils? Qu’est-ce qu’il a encore fait? Qu’est-ce qu’il se passe? Il va me tuer, mon fils! J’ai sué sang et eau toute une vie et il va me ruiner…

Mme CARON: Du calme! Asseyez-vous la! Asseyez-vous!

MAÎTRE CARON (s’assoit, aidé par son épouse): Vous m’effrayez! Dites-moi, qu’est-ce qu’il arrive!

Mme CARON: Il a gagné!!! Caron-fils a gagné contre le célebre Lepaute. Caron-fils est nommé Horloger de Sa Majesté Le Roi!

MAÎTRE CARON: Fichu notre contract!

Mme CARON: Et çy c’est rien, écoutez du nouveau: il a offert a Madame de Pompadour une bague-montre. Vous y etes? La plus petite montre du monde. Une fois remontée, elle marche 30 heures!

MAÎTRE CARON: Eh bien, il va se faire rare a la maison, ce Pierre! Dorénavant, Madame Caron, si vous voulez embrasser votre fils, allez vous balader jusqu’a Versailles et demander audience…

(Lumiere coupée.)

 

Tableau 4

(Au fond de la scene on a monté un niveau supérieur a l’aide de practicables. La scene Pâris-Duverney – Beaumarchais sera jouée au niveau de la scene.)

PÂRIS-DUVERNEY: Ne croyez pas, jeune homme, que je vous observe d’hier, d’avant-hier, depuis, enfin, que vous fréquentez la Cour. Non! Bien que vous ignoriez qui je suis, je vous connais du temps du scandale Lepaute. Mais peut-etre qu’il conviendrait que je me présente d’abord: je suis Pâris-Duverney.

BEAUMARCHAIS: Le célebre banquier?

PÂRIS-DUVERNEY: Employons des termes plus exactes. Pourquoi célebre? Un simple banquier de la Cour. Le Roi compte sur ma bourse, et moi, je m’efforce de vivre sur la sienne… Les termes précis font les affaires solides, n’est-ce pas, mon ami?

BEAUMARCHAIS: Vous etes le mieux placé pour le dire, monsieur: vous dormez sur une montagne d’argent.

PÂRIS-DUVERNEY: Vous avez tort, mon ami! Si je dors, je risque de dégringoler. Quant a la montagne d’argent, peut-etre que vous ne vous trompez pas tellement. Une montagne, oui. Le tout est de savoir prévenir les écroulements. J’ai remarqué que vous aussi vous aimez les sommets… C’est justement pourquoi je vous apprecie.

BEAUMARCHAIS: C’est vrai. Les sommets ne me donnent pas le vertige.

PÂRIS-DUVERNEY: Apres avoir tempéré Lepaute, vous avez conquis Madame de Pompadour. Son pouvoir étant en déclin, vous etes devenu maître de musique des Mesdames. Vous avez blessé quelqu’un en duel et peu de mots vous ont suffit pour faire de lui votre meilleur ami: en mourent, il a refusé de vous dénoncer. Vous avez épousé une veuve riche – disons, en passant, que c’est moi qui, sans que vous le sachiez, vous a recommandé a cette dame – vous vous etes attribué le joli nom de Beaumarchais que portait une de ses propriétés et vous avez eu encore la chance de rester bientôt veuf. Vous occupez une place de choix dans le royaume. A présent vous etes juge aussi. Vous me plaisez. Vous me plaisez, mon ami, puisque moi-meme je me suis imposé par mes propres forces.

BEAUMARCHAIS: J’apprends tant de choses nouvelles, qur je ne sais pas, Monsieur, comment vous remercier.

PÂRIS-DUVERNEY: Chaque chose a son temps. La moisson de reconnaisance a sa propre saison. Jusque la laissez-moi vous présenter en quelques mots la mission politique et commerciale dont on vous a chargé en Espagne. J’avoue modestement que je ne suis pas étranger a ce choix.

(les deux se dirigent vers une extrémité du practicable du fond de la scene. Pâris-Duverney disparaît dans le noir. L’estrade baignée de lumiere. La Marquise de la Croix de Beaumarchais, dans l’intimité.)

BEAUMARCHAIS: Chere marquise, je suis en détresse.

LA MARQUISE: De mon point de vue, vous vous débrouillez remarquablement. C’est la, il est vrai, le point de vue d’une simple femme, la pauvre marquise de la Croix qui vous aime.

BEAUMARCHAIS: Je vous ai déja dit mille fois: l’amour est un art…

LA MARQUISE:… dont vous etes le virtuose.

BEAUMARCHAIS: Mais je voudrais passer maître tout autant averti dans l’art de la vie. La, cependant, tout ne va pas rond. Les grandes me font un accueil tout de politesses, me comblent de louanges, me font croire qu’ils jalousent mon sens des affaires, pour que, a peine les avoir quittés, ils emmelent les fils d’un trame que je venais justement de démeler un peu. Ils rendent vains tous mes efforts. Voila huit mois que je m’emploie a obtenir le contrat pour la France, voila huit mois que je n’obtient que des mots pompeux et des révérences profondes…

LA MARQUISE: Et puisque vous avez oublié l’amour et vous vous laissez dominé par des pensées graves, je voudrais savoir si vous avez préparé la rôle de l’intrigant, mon cher homme d’affaires inculte?

BEAUMARCHAIS: Hommes d’affaires, oui! Cher, d’autant plus! mais pourquoi inculte?

LA MARQUISE: Puisque si vous ne tirez aucune leçon de toute la littérature espagnole que vous avalez presque sans mâcher, comme vous l’avez fait déja des centaines de tomes français, vous arriverez a combattre contre des moulins a vent, cher Pierre Caron de Beaumarchais, alias Don Quichotte!

(La lumiere est éteinte et l’on entend quelques mesures du célebre air de Don Bazile.)

LA VOIX: “La calomnie, Monsieur? Vous ne savez guere ce que vous dédaignez: j’ai vu les plus honnetes gens pres d’en etre accablés. Qui diable y résisterait?”

(La lumiere se rallume.)

BEAUMARCHAIS: Calomnier tel ou tel noble, ce serait en vain. Ils se couvrent l’un l’autre, comme des freres d’un meme pere, tels qu’ils sont: le désintéret a l’égard du bien-etre public – c’est ce qui les caractérise. Pas besoin, d’ailleurs, de les calomnier: il suffirait de dire la vérité… Mais la dire a qui?

LA MARQUISE: A personne, mon ami. La vérité est de nos jours une insulte personnelle. Laissez-moi faire. Je m’en charge. L’insulte d’une femme est estimée elle aussi une provocation; mais il y a provocations et provocations, n’est-ce pas?… Vous souvenez-vous la proposition que vous a faite cet aventurier de Pini, le valet de Charles III?

BEAUMARCHAIS: Vous m’avez invité a ne plus plaisanter sur ce theme…

LA MARQUISE:… C’est que je voulais que nous y réfléchissions sérieusement.

BEAUMARCHAIS:Vous acceptez a etre présentée au roi d’Espagne?

LA MARQUISE: Du moment que cela peut vous aider a résoudre vos affaires, mon cher Pierre je le fais de bon gré, pour vous…

BEAUMARCHAIS: Et… votre mari?

LA MARQUISE: Je serais fiere de lui obtenir aussi une décoration…

(Lumiere coupée. Nouveau cône de lumiere: Jacques Coquaire-Fils et Beaumarchais.)

JACQUES COQUAIRE-FILS: A-t-il au moins servi a quelque chose le commerce sentimental de la marquise?

BEAUMARCHAIS: Oui. A abreger mon séjour en Espagne. On m’apprit que le plaisir du Roi était de me savoir le plus loin possible de l’endroit, de préférence dans mon pays natal.. Me voila donc de retour a la cour de Louis XV, ou je me présentais, comme seul résultat de mes démarches, ma bourse vidée.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Un coup pour la France, sans doute.

BEAUMARCHAIS: Un coup? Pourquoi? Ils m’avaient bon et bien oublié. Personne ne savait plus pourquoi j’étais parti, personne ne s’en souciait point. Pâris-Duverney me l’apprit des mon arrivée. Et il m’entraîna sans tarder dans une affaire brillante, qui allait se transformer dans la plus grande faillite de ma vie.

JACQUES COQUAIRE-FILS (hésitanat): Euh, vous m’avez parlé de Pauline…

BEAUMARCHAIS: Pauline? Ah, Pauline… Vous ai-je vraiment parlé d’elle?

(La lumiere baisse. Un nouveau cône de lumiere révele la Dame âgée.)

LA DAME ÂGÉE: Si vous saviez, mon cher Pierre, combien j’ai besoin d’un bon conseil, d’un conseil sérieux…, de votre conseil, Pierre…

BEAUMARCHAIS (entre dans le cercle de lumiere, salue): Je suis toujours pret a me mettre au service de la beauté…

LA DAME ÂGÉE: Lors meme qu’il s’agit d’une beauté passée?

BEAUMARCHAIS: Nous tous ne tournons-nous pas nos regards vers le gloire de passé?

LA DAME ÂGÉE:Oui, c’est vrai… En contemplant la passé, nous conquérons l’avenir…

BEAUMARCHAIS: Mais, enfin, de quel conseil parliez-vous?

LA DAME ÂGÉE: Un conseil a propos d’une pousse que je soigne pour l’avenir.

BEAUMARCHAIS: Une pousse de votre souche, chere amie?

LA DAME ÂGÉE: D’une souche parente.

BEAUMARCHAIS: S’il est vrai que l’éclat ne tombe pas loin du tronc, je l’aiderai comme si c’était vous-meme…

LA DAME ÂGÉE: Son prix est beaucoup plus grand encore! Je suis une vielle coquille. Ma niece la perle de mon âme. Dix-sept ans, Pierre…

BEAUMARCHAIS: Dix-sept printemps…

LA DAME ÂGÉE:... et des ennuis comme pour cinquante…

BEAUMARCHAIS: Voyons, vous n’auriez pas du venir vous-meme jusqu’ici. Je serais moi-meme accouru n’importe quand au secour de votre… de votre…

LA DAME ÂGÉE:… Pauline.

BEAUMARCHAIS (comme s’il dégustait la nom): Pauline! Pauline! Pauline! Ah, le beau nom! Rien de plus ensorcelant! Quand est-ce que vpos voulez me recevoir, toutes les deux, ou, au moins, Pauline?

LA DAME ÂGÉE: Je craignais que, occupé comme vous etes, il ne vous soit impossible de venir vous-meme chez nous, de sorte que…

BEAUMARCHAIS:… de sorte que…

LA DAME ÂGÉE:… j’ai pensé bon…

BEAUMARCHAIS:… vous avez pensé bon…

LA DAME ÂGÉE:… l’amener…

BEAUMARCHAIS:… l’amener…

LA DAME ÂGÉE:… ici…

BEAUMARCHAIS:… ici…

LA DAME ÂGÉE et BEAUMARCHAIS (ensemble):… Pailine!

La dame âgée, tatonnent d’une main, de l’autre, derriere elle, sous son immense robe, rend curieux Beaumarchais, qui, sans changer de place, se penche lui aussi du côté ou elle fouille. La tete de Pauline fait son apparition, visible seulement pour la public, derriere la Dame âgée, a quelques vingt centimetres du plancher, comme celle d’un petit chien. La Dame âgée, en cherchant, se penche en avant; Pauline, a quatre pattes, s’insinue sous sa robe. La Dame âgée se penche en arriere. Pauline, toujours a quatre pattes, sort de sous la robe de sa tante, entre celle-ci et Beaumarchais.)

BEAUMARCHAIS (la voit, la prend doucement par l’oreille et la fait se relever. A la Dame âgée): N’est-ce pas la, par hasard, ce que vous cherchez?

LA DAME ÂGÉE (les mains contre le coeur): Oh!… Quelle peur! Je craignais qu’elle se fut enfuie. (Elle embrasse Pauline sur les deux joues et arrange la coiffure, les vetements de celle-ci): Voila la perle, cher ami!

BEAUMARCHAIS: Si j’étais femme, j’en faisais un pendentif, accroché a une chaînette, a la hauteur du cour…

LA DAME ÂGÉE: En vérité, elle mériterait d’etre enchaînée…

BEAUMARCHAIS: Je préfere croire que sa place est pres du cour…

(Pauline, tournée vers le public. Fait la grimace. La lumiere c’éteint ici pour se rallumer autre part sur la scene, ou il n’y a personne.)

BEAUMARCHAIS (se dirige vers cet endroit-la. Comme s’il s’adressait a quelqu’un): Mon choix s’est arreté a vous, cher cousin, parce que vous etes mon parent le plus discret. (Les mots suivants sont accompagnés de regards de conivence avec le public.) Personne ne vous voit, personne ne vous entend. Pichon de Villeneuve, vous etes en quelque sorte un homme invisible! (Il feint de serrer quelqu’un entre ses bras, de l’embrasser sur les deux joues, de la repusser un peu pour le mieux voir et de l’embrasser de nouveau, avec de petite tappes sur le dos.) Robuste comme toujoure. Voila l’homme dont j’ai besoin: bien-portant, a meme de tenir tete a toutes les difficultés et de vivre cent ans. Pichon, Pichon, je suis amoureux! Elle s’appelle Pauline. Elle a dix-sept ans, une propriété intéressante a Saint-Domingue, ou j’ai l’intention de me retirer avec elle apres l’avoir épousée; une propriété, enfin, désirable mais entierement hypothéquée et ruinée. J’ai pris mes dispositions pour que 80.000 francs vous soient remis. Vous allez remettre en état la propriété, vous allez peut-etre acheter vous aussi quelque chose la-bas, et nous seront hereux! Attendez! Encore un instant! Prenez bien garde a mon argent! A part ce que j’en prend sur moi, en Espagne, je n’ai plus un sou! Et (un doigt porté a ses levres) soyez discret!… Personne ne doit vous voir, vous entendre… (Il revient a Jacques Coquaire-Fils.) Il fut discret a tel point qu’il rendit l’âme quelque mois plus tard… et mes affaires sont allées a vau-l’eau…

(La lumiere s’éteint et se rallume la ou avait été La Dame âgée et ou, a présent, Pauline embrasse le Chevalier de Séguirand.)

BEAUMARCHAIS (se dirigeant vers cet endroit-la): Pauline! Pauline! Me voila – enfin – rentré d’Espagne!

PAULINE (s’écarte du Chevalier et arrange un peu ses vetements. Quand Beaumarchais pénetre dans la cercle, elle lui saute au cou): Mon chéri, mon chou… Que j’ai languis apres vous, que vous avez été long a revenir… Ah, que j’ai souffert…

BEAUMARCHAIS:… avec monsieur?

PAULINE: Oh, mais voyons, c’est le Chevalier de Séguirand! Il fait la cour a votre sour Julie! (Elle embrasse le Chevalier sur la joue.) Bientôt, tres bientôt nous serons beaux-freres… Ah, que je suis contente! (Elle embrasse de nouveau le Chevalier.)

(Lumiere coupée. La lumiere s’affermit la ou se trouve Jacques Coquaire-Fils.)

BEAUMARCHAIS: Faut-il encore vous dire que Julie est restée vieille fille? Que Pauline épousa Séguirand? Que j’ai reduit tant que j’ai pu la somme employée a refaire la propriété de Saint-Domingue, de sorte que de Séguirand, le mari de Pauline ne me dut que 24.500 francs que d’ailleurs je n’ai jamais guere reçu jusqu’a ce jour, car le Chevalier de Séguirand, en homme du monde, s’en alla, un an apres son mariage, dans l’autre monde, suivant Pichon de Villeneuve, mon trop discret cousin?… Est-il encore a s’étonner que, trompé en amour, ignoré par les affaires publiques, en faillite, dans tout ce que j’ai jamais entrepris et, sourtout, que je vois le vent s’engouffrer dans ma bourse, est-il, disais-je, curieux que moi, qui ai écrit, pour l’amour de l’art, tant de pieces de musique, de petites poésies, de scenes et de parades pour les salons, j’ai mis mes derniers espoirs dans le succes du dramaturge et ai écrit un chef-d’ouvre qui est tombé avec brio?!

(La lumiere baisse ici et jaillit sur Drink, personnage de la piece Eugénie, dont seront interprétés les scenes II, 1 et 2.)

(La lumiere s’éteint ici, et s’affermit sur Jacques Coquaire-Fils et Beaumarchais.)

JACQUES COQUAIRE-FILS: A titre confidentiel, je vous demanderais, oh cher Monsieur, en reprenaut les mots de votre Comte Almaviva, strictement confidentiel. Eugénie fut joué… Et, le résultat?

BEAUMARCHAIS: J’escomptait, a son aide, refaire ma fortune. J’en ai obtenu le fiasco. Enteté comme vous commencez sans doute a me connaître, j’ai lancé en 1770 une autre premiere: Les deux amis.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Ah, je m’en souvient. Pallisot écrivit a l’occasion deux vers mémorables (Petite toux a sous-entendus):

“Beaumarchais, trop obscur pour etre intéressant

De son maître Diderot est le singe impuissant”.

BEAUMARCHAIS: Il faut rendre a Césare ce qui appartient a Césare! Ces vers feront carriere en tant qu’exemple de ce que produit l’absence du sens métrique. Ces vers clopinent comme des invalides de guerre.

JACQUES COQUAIRE-FILS: On dirait qu’ils sont passés par les mains de notre geôlier en chef qui les a arrangés.

BEAUMARCHAIS: Afin de m’encourager, un spectateur écrivit sur l’affiche, sous le titre Les deux amis…

(Cône de lumiere dans un coin.)

LE SPECTATEUR (face au public, bouche ouverte, écrit du doigt en l’air): “Par un auteur qui n’en a aucun…” (Il fait la grimace et tire la langue aux spectateurs.)

Rideau

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- Acte II

Tableau 5

(Même scène sans décor. Un cône de lumière sur Beaumarchais assis, face à la rampe. Un deuxième cône de lumière sur Pâris-Duverney , assis lui aussi sur une chaise, de dos vers la rampe, éventuellement dans la pénombre, de manière a ne pas permettre qu’on se rend compte s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Debout, près de sa chaise, une jeune servante , face au public, lit à haute voix.)

LA JEUNE FILLE (lit san difficulté, mais, en fonction des messages chiffrés de la lettre, donc sciemment obscurs, elle s’arrête et laisse voir sa stupeur ): “Mon enfant. Comment se porte la chère petite ? Il y a longtemps que nous ne nous sommes embrassés. Nous sommes de drôles d’amants ! nous n’osons nous voir, parce que nous avons des parents qui font la mine: mais nous nous aimons toujours. Ah ça ma petite ! La petite sait bien que, dans l’origine, le mot fleur signifiait une jollie petite monnaie, et que compter fleurettes aux femmes était leur bailler de l’or; ce qui a tant plu à ce sexe pomponné . Je voudrais donc que la petite me comptât fleurette et qu’elle n’en comptât un beau bouquet.”(Après l’effort fait pour vaincre les difficultés du texte et l’étonnement, elle reste les pieds légèrement écartés. Une certaine pause et Pâris-Duverney se lève doucement, très doucement, toujours dos au publique, il paraît gagner en hauteur mais à vrai dire il s’allonge tout à fait, il ne finit de croître, jusqu’à ce qu’il reste raide. Brusquement courbé, ramoli, il se met à contourner la tâche de lumière, s’appuyant sur un bâton. Ses différentes façons de marcher sont tout autant de messages: la marche rapide, à grands pas trahit la nervosité; la marche désordonnée, traînante, à pas accompagnés de gestes, éventuellement en clopinant, la réflexion; La Jeune Fille lui montre une lettre nouvelle . Ils reprennent la scène précédente.)

LA JEUNE FILLE (lisent): Il m’est difficile de comprendre comment on est arrivé à cette idée … (Elle continue en mimant la lecture.) J’ai peur que se sera une victoire difficile. Je brùle la présente.

PÂRIS-DUVERNEY (Répète le jeu. S’approche de la Jeune Fille . Au début sa voix sera ridiculement aïgue. En reprenant la proposition, sa voix redevient normale: celle d’un homme de 80 ans mais plein d’énergie ): Assieds-toi, ma bonne ! Assieds-toi , ma bonne ! ( La Jeune Fille tourne la chaise face au public et s’asseoit. Pâris-Duverney s’éloigne d’un pas, excessivement penché en arrière et pousse le bout de son bâton vers elle.): Écris ! ( La jeune Fille écrit. Elle mime l’emploi de la plume, un encrier et du papier imaginaires. Elle reprend ses mots à mi-voix. ) Euh ! Euh ! Demain …

BEAUMARCHAIS (lit, pendent que les deux autres restent figés ): Demain, entre cinq et six heures. Si je ne serai pas là vous devrez m’attendre. (Il se lève et s’en va d’un pas décidé vers l’arlequin opposé .)

PÂRIS-DUVERNEY (part; plein de prudence; s’arrête; marche sur la pointe des pieds; s’ccroupit et cache sa figure derrière ses genous, se relève avec d’énormes difficultés, il cole son dos à un mur imaginaire jusqu’à se confondre avec celui-ci. Enfin, il mime toutes les péripéties d’une personne poursuivie dans les rues de Paris. Quand il voit Beaumarchais , sa voix trahit sa peur d’être entendu par un espion présumtif.) Mon pauvre ami, je suis trop vieux. N’est-ce pas ? Trop vieux … Trop faible. N’est-ce pas ? Trop faible … Je n’ai plus la liberté de mes mouvements. N’est-ce pas ? De mes mouvements … Depuis six mois, six mois, mon neveu habite avec moi, n’est-ce pas ? Mon neveu … C’est une hyène, n’est-ce pas ? Une hyène. C’est un chacal, n’est-ce pas ? Un chacal … C’est une taupe, n’est-ce pas ? Une taupe … Mais, que puis-je faire ! C’est mon héritier, n’est-ce pas ? Mon héritier … Et s’il est mon héritier, je lui ai ouvert mes portes. N’est-ce pas ? Mes portes … (Explosion.) Mes portes à moi ! Car, il doit veiller sur son avoir, n’est-ce pas ? Son – a – voir … Et v’là … ma liberté est fichue . (Gestes correspondants des mains.) Ma – li – ber – té … est … fi – chue … (Discrètement, rêveur.) Fi – chue … Je me gêne … de recevoir … des visites … galantes …

BEAUMARCHAIS: Mais, c’est une nécessité, cher ami, une urgente nécessité de lui faire savoir que nous sommes associés, que nous avons d’intérêts communs, que …

PÂRIS-DUVERNEY: … et que. Je lui ai fait savoir que, et que, et que …

BEAUMARCHAIS: Quant à lui … ?

PÂRIS-DUVERNEY: Quant à lui, il fait savoir à n’importe qui veut l’écouter qu’ils vous dé – tes – te ! Qu’il vous mettrait en mille morceaux de bon cour. Qu’il va se mettre en quatre pour vous éloigner de moi ! Que, étant une hyène, un chacal, une taupe, c’est pas lui, c’est vous , qui êtes en cause – qu’il va vous enterrer pour sùr ! Que voulez-vous, mon cher ami ? C’est mon neveu La Blanche, et je vous félicite de vous abstenir de la rencontrer et surtout …

BEAUMARCHAIS: … de m’abstenir de vous rencontrer vous-même ! …

PÂRIS-DUVERNEY: … de vous abstenir de me rencontrer moi-même. Donc, n’espérez pas de nous revoir trop souvent, n’est-ce pas ? Trop souvent …

BEAUMARCHAIS: Et je ne porterais pas plainte d’avoir été trop fatigué par nos rencontres.

PÂRIS-DUVERNEY: … Nous continuerons notre passionante correspondance …

BEAUMARCHAIS: … Vous restez donc, “ma très chère petite” … Mais …

PÂRIS-DUVERNEY: Mais ?

BEAUMARCHAIS: Mais, comment nous debrouillerons-nous quant à mon argent ?

PÂRIS-DUVERNEY: Votre argent ? Oui. Votre argent ! C’est vrai. Toute chose à son temps, mon cheri ami.

(Ils se séparent. Beaumarchais ce dirige vers Jacques Coquaire-Fils , poursuivi par la lumière. Pâris-Duverney sort.)

BEAUMARCHAIS (à Jacques Coquaire-Fils ): Quand il m’a fixé une nouvelle rencontre pour me donner l’argent, j’étais drôlement malade. La fièvre, des ruisseaux de sueur, le délire. Une fois guéri et que je voulu le revoir, il était mort …

(La lumière s’amoindrit. Spot sur La Blache . Beaumarchais évoluera à côté de celui-ci.)

LA BLACHE: Très honoré Monsieur le Notaire. J’ai regardé l’acte. La signature n’appartient pas à feu Monsieur Pâris-Duverney, mon oncle. C’est un faux.

BEAUMARCHAIS: J’ai travaillé pour M.Pâris-Duverney dès mon enfance. C’est s û rement sa signature.amante a dit un vieux fonctionnaire.

LA BLACHE: Je hais Beaumarchais autant qu’un homme peut aimer son amante.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Beaumarchais, quelle fut votre part: l’argent ou le gibet ?

BEAUMARCHAIS: Je me disais que s’ils allaient me pendre, la corde devait casser.

LA BLACHE: Monsieur le Juge, je ne voudrais pas que vous fùtes éconduit par les apparences et influencé par elles dans le procès que vous allez présider bientôt. Beaumarchais, ce roturier, qui fut chassé par son père à 16 ans pour vol et débauche, et qui est devenu portfaix, jongleur, forain, qui a tué sa première femme et a entretenu la seconds à un régime de mort-aux-rats à dose double, tricheur en Espagne, perdant les dernières centimes de sa bourse d’honorabilité, a extorqué de mon oncle tout ce qu’il lui restait pour ne pas mourir de faim, a été jeté par la fenêtre par Medames, et est une canaille ordinaire etc. etc. etc. Point. (Pendant la réplique suivante La Blache disparaît.)

BEAUMARCHAIS: Tonne et foudrois Joseph Alexandre Falcoz de La Blache. Suc, démène-toi, torture-toi, rampe, tortille-toi; travaille de ta bouche, grogne, jappe, aboie, tousse, vocifère, hurle, mugis, brame, rugis; fronce tes sourcils, tord ton cul de figure, bats l’air de tes mains, fraye-toi un avenir, joue des pieds, fait la grimace de mille diables; pousse les sons des souris, miaule, cris, perds ta voix; serpente, avance à genoux, à quatre pattes, saute comme la grenouille, fuis comme le lapin, enjambe comme le lion; noue-toi, dénoue-toi, raidis-toi et coule. Gèle et dégèle, volatilise-toi et pétrifie-toi; fais-toi poussière et balaies-toi; plaide, plaide, plaide; rougis et jaunis, fais-toi canaris chantant, alouette et rossignol; fais-toi lynx, loup, panthère, fais-toi punaise et élèphant, et surtout sois singe comme t’as fais la p’tite mémère dans ses linges virginaux où, sauf ton pépère et son général, il n’y a eu à coucher que le reste du régiment et la flotte de Sa Majesté, quelques milliers de cavaliers et quand il y avait de la place libre, quelques dizaines de milliers de spadasins de la France; donne-toi toutes les peines du monde, éreinte-toi, fore ton ventre, fais tout ton possible pout mettre bas une preuve pour faire incliner la balance de justice en ta faveur, rejavorton l’immondice ! Jusqu’alors, j’écris Le Barbier de Séville !

JACQUES COQUAIRE-FILS: Ça vous a pris des ans, n’est-ce pas ?

BEAUMARCHAIS (prenant place près de lui): Deux ans. Comme le procès avec La Blache. Le premier.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Le premier ?

BEAUMARCHAIS: Ben quoi ? Vous pouvez croire qu’il a été hereux de me voir gagner ?! Il a fait appel.

LA VOIX DU GEÔLIER EN CHEF: Eh, vous, là-bas … Beaumarchais, porc de chien !

JACQUES COQUAIRE-FILS: Sois fort, mon ami …

LE GEÔLIER EN CHEF (entre pressé): Chien de chien, Beaumarchais. V’là c’qui est écrit dans ce document. Nom de chien, t’as déjà été une fois bouclé ! Pas vrai ? Nie-pas, car je sais tout. Mais j’veux t’entendre reconnaître de ta propre voix: as-tu ou n’as-tu pas …? (Le geste de faire boucler quelqu’un.)

BEAUMARCHAIS: Ce n’est pas un secret. Ou, comme tout secret, tout un chacun de Paris le connaît.

LE GEÔLIER EN CHEF: À For-l’Évêque, chien de ma chienne ?

BEAUMARCHAIS: À For-l’Évêque.

LE GEÔLIER EN CHEF: … à vos ordres …

BEAUMARCHAIS: Vous êtes trop bon …

LE GEÔLIER EN CHEF: Tu te foute de moi, Monsieur ?!… Nous connaissons ça, les intellectuels. Ou a déjà vu une ou deux fois. Et c’est toujours par le nez que leur sang a jailli. C’est chose plus facile qu’avec les gens de rien. Les intellectuels portent le nez haut, on a juste plus facilement son tire ! (Il rit. ) T’as de la chance que j’ai un tas d’affaires; ah, comme ça m’irait de voir la couleur de ton dedans. J’dois dresser la fiche. Donc, la ferme et répond aux questions. Sois attentif aux réponses, puisque ce dossier va te poursuivre toute ta vie dans tes geôles. Si t’es honnête on va te pardonner tout. Ce serait bien, n’est-ce pas ? Donc ! … Connais-toi le duc de Chaulnes ?

BEAUMARCHAIS: Bien sûr. Nous étions bons amis jusque …

LE GEÔLIER EN CHEF: Ne m’embrouille pas. Quel est la réponse correcte ? Oui, non, ou ce n’est ce pas le cas ?

BEAUMARCHAIS: Ce n’est ce pas le cas de vous le dire à vous. ( Jacques Coquaire-Fils tousse significativement, pour le tempérer.)

LE GEÔLIER EN CHEF: T’es dit ? Espèce de …, t’as perdu ta raison ? Tu veux que je laisse mes affaires pour te bourrer ?

JACQUES COQUAIRE-FILS: Ce n’est ce pas le cas de vous fâcher, Monsieur le Geôlier en Chef. Monsieur de Beaumarchais veut rester discret en ce qui concerne des affaires impliquant d’autres messieurs de la noblesse.

LE GEÔLIER EN CHEF: Je tire ma révérance à la noblesse … mais qu’est-ce que ça me fait, sa destruction ? Les faits, c’est les faits qui comptent pour moi. Sois tout oreille, Beaumarchais et ne gâche pas le reste de ton brin de vie. Connais-tu le duc de Chaulnes ? Oui ? Non ? Ou: ce n’est pas le cas ?

BEAUMARCHAIS (ennuyé): Oui, oui, oui.

LE GEÔLIER EN CHEF: Une seule fois, c’est assez, Vous êtes-vous brouillés ?

BEAUMARCHAIS: Une seule fois ce me fut assez …

LE GEÔLIER EN CHEF: Le motif ?

BEAUMARCHAIS: La femme …

LE GEÔLIER EN CHEF: La tienne ou la sienne ?

BEAUMARCHAIS: Jusqu’alors la sienne. Après, à personne.

LE GEÔLIER EN CHEF: Raconte, en détail, ce qui s’est passée.

BEAUMARCHAIS: Tout y est, dans le dossier de l’enquête.

LE GEÔLIER EN CHEF: Bodronille, l’enquêteur est un ange, moi, je suis l’archi-enquêteur. Vas-y, déplume-toi !

JACQUES COQUAIRE-FILS (médiateur): Monsieur de Beaumarchais … Mon ami … (plus bas) … racontez-lui, faites-le pour moi.

BEAUMARCHAIS: De Chaulnes, s’était disputé avec Mlle Mesnard; pour de bon. Un jour, elle m’avait prié de lui rendre visite. En partant de chez elle, dans l’escalier, De Chaulnes. (Arrogant.) “Bonjour, Monsieur”, qu’il dit. (Avec ironie.) “Bonjour, Monsieur”, que je dis. Comment ç a va”, j’ajoute et j’étais sur le point de continuer: “et l’amour ?” Il a senti l’ironie. Je suis allé à la capitainerie de la Varenne du Louvre. (La lumière s’éteint. Elle reparaît ailleurs sur la scène. Un banc sans dossiers; le Jeune Braconnier , en haillons, est assis. Beaumarchais , en toge de magistrat, paraît et prend place à une table simple, devant l’accusé. À son entrée, le Jeune Braconnier se relève. Beaumarchais lui fait signe de s’asseoir.) Donc, vous avez tendu des pièges aux lapins ?

LE JEUNE BRACONNIER: Moi ? Pas.

BEAUMARCHAIS: Qui donc alors ? Moi ?

LE JEUNE BRACONNIER: Ça, je ne puis le savoir.

BEAUMARCHAIS: Très logique.

(Spot sur le Geôlier en Chef .)

LE GEÔLIER EN CHEF: Toi aussi, tu aime la logique. T’es quelqu’un, mon con. T’en fais pas. Si nous aurons le temps, je vais te perfectionner …

(La lumière s’éteint.)

BEAUMARCHAIS: Sache que je n’es pas tendu de pièges.

LE JEUNE BRACONNIER: Mes félicitations. Moi non plus.

BEAUMARCHAIS: Mes félicitations. Tout de même, vous vous trouvez devant la justice pour braconnage, si ça ne vous dérange pas …

LE JEUNE BRACONNIER: Ça ne me derange pas du tout. Continuez, s’il vous plaît.

BEAUMARCHAIS: Écoutez ! Savez-vous devant qui vous vous trouvez ?

LE JEUNE BRACONNIER: Avec votre permission, devant un auteur dramatique célèbre …

BEAUMARCHAIS (un peu surpris mais reprenant sa contenance): … par les injures subies …

LE JEUNE BRACONNIER (le flattant): Mais pas de ma part. Je suis un admirateur.

BEAUMARCHAIS (avec humour): Très logique .

(Spot sur le Geôlier en Chef .)

LE GEÔLIER EN CHEF: Bien dit. Beaumarchais ! T’as une tête bien meublée ! …

(Le spot s’éteint.)

BEAUMARCHAIS: Et l’histoire des lapins ?

LE JEUNE BRACONNIER: Ben, deux ou trois par semaine …

BEAUMARCHAIS: Vendus ?

LE JEUNE BRACONNIER: Pas si sot ! J’aime aussi le gibier …

BEAUMARCHAIS: Mais comment fais-tu pour les attraper ?

LE JEUNE BRACONNIER (avec emphase): Je ne les attrape pas. Tireur d’élite !

LE DUC DE CHAULNES ( apparait comme un fou, un pistolet à la main): Je tire ! Je tire, salaud ! Je vais te montrer ce que ça fait que de désirer ma maîtresse.

BEAUMARCHAIS: Monisuer le duc de Chaulnes, vous vous trouvez devant un tribunal !

LE DUC DE CHAULNES: Devant un bon à rien que je vais tuer !

BEAUMARCHAIS: Tues tes poux ! Et je vous prie de faire cette opération dehors !

LE DUC DE CHAULNES: Vous venez avec moi pour nous battre en duel, ou je tire au lapin, dans cette sale ! …

BEAUMARCHAIS: Je suis désarmé, Monsieur. Veuillez, bien m’accompagner chez moi. (En passant, au Jeune Braconnier .) Vous avez l’occasion d’apprendre ce que c’est que … “Le braconnage de personnes physiques”. (La lumière s’éteint. Nouveau cône de lumière dans une autre partie de la scène: une table dressée et offrent des mets très fins ; apparaissent le duc de Chaulnes et Beaumarchais . Beaumarchais conduisant son hôte et l’aidant à s’asseoir.): Mon cher Duc, du moment qu’on est chez moi, sachez que je ne suis pas habitué à déjeuner seul. Soyez donc mon invité.

LE DUC DE CHAULNES: Justement j’avais faim.

BEAUMARCHAIS: Moi aussi je pensais: pourquoi le tuer à je û ne ? …

LE DUC DE CHAULNES: Pour ma part, je préfère me faire revitailler avant de vous faire mourir.

BEAUMARCHAIS: Ainsi donc, en prenant place à table, tous les deux nous réalisons nos buts secrets et chacun est content …

LE DUC DE CHAULNES: Non pas, je ne vous vois pas baigné de sang !

BEAUMARCHAIS: Pour sûr, c’est exactement ce que j’ai pensé. Mais c’est vous que je voyais dans cette situation privilégiée …

LE DUC DE CHAULNES: Le vin est excellent. Quelle année ?

BEAUMARCHAIS: 1753.

LE DUC DE CHAULNES: Un bouquet de 20 ans … (Rêveur.) Vous allez puer le cadavre depuis longtemps avant 20 ans.

BEAUMARCHAIS (cueillant une mouche de son assiette ): Voyez-vous cette mouche ? Ça lui a pris plus de temps pour succomber dans le ragout qu’il ne vous faudra à vous mêmes pour mourir dans le brochette de mon épée.

LE DUC DE CHAULNES: Beaumarchais, je crois avoir mangé assez …

BEAUMARCHAIS: Ce n’est pas encore assez, mon ami pour nous réconcilier …

LE DUC DE CHAULNES: Pour … faire quoi ? C’est vous qui dites ça ? Vous qui m’avez porté préjudice dans mon lien d’amour ?

BEAUMARCHAIS: Mademoiselle Mesnard est une femme libre. Vous deux, vous vous êtes séparés depuis longtemps.

LE DUC DE CHAULNES: Une femme qui m’a aimé ne sera jamais libre. Vous devez mourir. C’est l’honneur qui l’exige.

BEAUMARCHAIS: Mourir seulement ?

LE DUC DE CHAULNES: Je vous préviens que si vous n’allez pas dégainer …

BEAUMARCHAIS: Moi aussi, je vous préviens que si je vais dégainer … je pourrais vous déca … (Signe de couper la gorge. Voit une lettre sur le plateau. ) Ah ! une lettre … vous ne m’en voulez pas si je … (Romps les cachet, veut lire.)

LE DUC DE CHAULNES (arrache la lettre et la jette): Assez de blagues ! Tirez l’épée !

BEAUMARCHAIS: Nous avons bien mangé, bien bu …

LE DUC DE CHAULNES: Le moment est venu de bien mourir. (Il dégaine.) Et puisque vous êtes trop lâche pour tenir une arme à la main, je vais vous empaler comme un vilain rat ! … (Il se rue sur lui.)

BEAUMARCHAIS (courant autour de la scène, poursuivi par de Chaulnes . De deux bonds il s’empare d’un porte cierge métallique et d’une petite pèle à charbon, avec lesquels il se défend. Finalement, Beaumarchais désarme le duc, qui lui déchire les vêtements, égratigne, fait emploi de claques, de coups de poing et de pieds. ): Au secour ! Jean ! Jacques ! Mes amis ! À la rescousse ! ( Le duc de Chaulnes le désarme à son tour. Entrée des serviteurs qui préfèrent assister à la lutte que d’y intervenir.) Imobilisez-le, voyons ! Arrêtez-le ! Ne voyez-vous pas qu’il est fou de rage ? Voulez-vous que je vous coupe le salaire ?!

LE DUC DE CHAULNES (Peut proférer n’importe quelle autre menace et injure du type ): Misérable ! Canaille ! Mon épée va te sortir par ton cul ! Je vais te hâcher et te donner aux corbeaux ! Je vais faire engraisser la terre de tes restes immondes, etc.

BEAUMARCHAIS (tout en courant, s’arrête quand il a l’occasion, en criant): Police ! Police ! Au secour ! Il est fou ! (Tous les deux, quand ils passent auprès de la table, s’arrêtent un moment pour goûter quelque chose. De grands coups à la porte .)

LA VOIX DU COMMISAIRE: Ouvrez ! Ouvrez ! Police ! (Il entre.) Au nom du Roi ! arrêtes-vous ! Vous êtes arrêtés !

LE DUC DE CHAULNES: Qui, moi ? ! Savez-vous qui je suis ? !

LE COMMISAIRE (à Beaumarchais , à mi-voix): Qui est-ce ?

BEAUMARCHAIS: Le Duc de Chaulnes.

LE COMMISAIRE: C’est lui le duc ? Alors c’est vous le coupable. (Il l’agrippe.)

(La lumière s’éteint. Spot sur le Geôlier en Chef , seul.)

LE GEÔLIER EN CHEF: C’est logique. Si c’était lui le duc, il ne restait que vous comme coupable ! Donc, Beaumarchais, répondez par oui, non, ou ce n’est pas le cas: Reconnaissez-vous d’avoir été bouclé en bonne justice ?

(le spot s’éteint.)

 

Tableau 6

SARTINES: C’est bien vrai, cher monsieur de Beaumarchais que vous avez le visa des censeurs, celui de Monsieur Marin et le mien, depuis une bonne année …

BEAUMARCHAIS: … et tout de même, Monsieur Sartines, vous avez la témérité de me dire qu’on ne va plus jouer Le Barbier de Séville après avoir progressé avec les répétitions jusqu’au seuil de la première !

SARTINES: Ce n’est pas votre faute si l’on fait tant de bruit autour de votre personne.

BEAUMARCHAIS: Très cher et respecté monsieur, c’est vous même, qui l’avait dit: ce n’est pas moi qui fait le bruit, mais ce sont les autres …

SARTINES: Le scandal que a éclaté dans la salle à l’occasion du dernier spectacle d’ Eugénie vous a fait beaucoup de mal …

BEAUMARCHAIS: Vous croyez ? ! Quant à moi, je me suis senti très à l’aise. Le public a compris comme il faut mes accusations contre la justice corrompue …

SARTINES: Bien vrai, mais dans le contexte de votre procès …

BEAUMARCHAIS: Lequel, mon cher monsieur ? La Blache fait appel. Je sollicite d’être reçu par le rapporteur officiel, le très digne de respect magistrat de Sa Majesté, Goëzman, et l’on me laisse entendre que je ne le peux voir qu’en lui graissant la patte. Je vois mon pot-de-vin et l’on ne me reçoit toujours pas on désire un cadeau. Je donne le cadeau, on me demande de l’argent pour le secrétaire aussi. J’envoie l’argent pour le secrétaire. Mon pot-de-vin me revient, mon cadeau fait virevolte, je perds mon procès et du coup, tout mon avoir, mon foyer y compris , mais … l’argent destiné au secrétaire ne m’est pas restitué. Comme c’était-là de l’argent emprunté, je pose des questions, je fais des recherches et j’apprends que le secrétaire était un ange d’innocence qui n’avait rien empoché. C’était Madame Goëzman, la femme du magistrat, qui avait fait la caisse retenant la commission de l’intermédiaire. Je rends l’affaire publique et mes amis sont convocqués, menacés, maltraités. Ils signent des déclarations dictées m’accusant toutes de corruption des fonctionnaires de la justice. Je me démène comme un diable, je retourne le monde sens dessus – sens dessous: celui qui a dit oui, dit maintenant non; celui qui a dit non, reconnaît que oui; le faux s’avère être authentique est la vérité – un mensonge; l’incorruptible magistrat resplendit d’une lumière nouvelle: un mendiant vulgaire, faussaire d’actes publiques, un traficant d’influence s’arrogeant une identité inexistante, un manipulateur des réalités comme si celles-ci étaient des marionettes dans un théâtre particulier, un excroc et un bourreau. Je prouve à l’opinion publique par quatre brochures …

SARTINES: Ben v’oui, ben v’oui, c’est bien ça … les quatre Mémoires …

BEAUMARCHAIS: … par quatre Mémoires qu’une conjonction du vice, de l’égoïsme et de la malhonnêteté s’est roués sur moi. Voltaire me salue; Goethe prend le sujet d’une de ses ouvres dans un de mes Mémoires . Paris, la France, l’Europe riaient à chaque petit mot que je lançais contre mes adversaires que j’ai écrasé comme des poux, comme des puces …

SARTINES: … comme des pucelles …

BEAUMARCHAIS: … comme des pucelles, pourquoi pas ? Et vous, monsieur Sartines, vous venez maintenant me dire que je n’ai plus le droit à ma première du Barbier ?! je vais l’avoir ma premiére. J’insiste de ne plus perdre notre temps en discussions stériles. Dites à vos supérieurs que si quelqu’un va s’opposer à moi, je demanderai la permission de lire le texte devant le Parlement et je publierai de plus un nouveau mémoire pour montrer combien la censure de Sa Majesté le Roi de France est incapable ! (Il lui tourne le dos et s’éloigne.) Elle est bonne celle-là ! J’ai depuis un an le visa de la censure et je n’ai pas le droit d’être joué. On ne pouvait rien inventer de mieux ! … (vers Sartines.) Mais combien de censures existent-i-ils Monsieur Sartines, dans ce pays ?

(La lumière s’éteint.)

 

Tableau 7

JACQUES COQUAIRE-FILS: Et le procès, quelle fut sa destinée ?

BEAUMARCHAIS: Nous avons tous été punis. – Goëzman, sa femme et moi. Mais je crois que je le fus le plus sévèrement. Parmi d’autres choses, je devais faire amende honorable, à genoux, tête baissés, mains au dos, pour avoir attaqué la Magistrature dans mes Mémoires . Je devais, aussi, écouter le Président dire: “Je te blâme et je te déclare infâme !” Et pour que la mesure soit comble, mes Mémoires allaient être déchirées et brûlées au pied du grand escalier de la Cour ! C’était au-dessus de mes forces. Si, craignant d’être mis au pilori au centre de Paris j’avais pensé à me tuer, maintenant, face à la “douceur” de leur sentence, il ne me restait qu’à m’exiler en Angleterre …

JACQUES COQUAIRE-FILS: Ont-il vraiment brûlé les Mémoires ? Curieusement, je n’en ai aucun souvenir !

BEAUMARCHAIS: Ils n’ont pas eu le courage. Atterré, je m’étais caché. La tout Paris a défilé devant ma porte (ceux qu’il citera ci-après traverseront la scène et rendront hommage à Beaumarchais: salutations, accolades, baisers, soupirs, les mains sur les épaules, une fleur etc. etc., tout cela d’une manière très variée.) Le Duc de Nivernais, la Marquise de Tessé, le Duc de Noailles, le Duc d’Orléans, le Prince de Monaco, Monsieur de Miromesnil, le Duc de Chartres, Madame la Contesse de Miramont, le Duc de Richelieu, le Duc de la Vallière, Monsieur de Maurepas, Monsieur de la Borde, Monsieur de Mézieu, le Prince de Conti, imaginez-vous, cher Jacques Coquaire-Fils, que le censeur même, Monsieur de Sartines est venu incognito. Son goût littéraire était trop fin pour qu’il souffrit la manière indiscrète dont on malmenait l’auteur du Barbier .

SARTINES (paraissant): Je sais et je comprends.

BEAUMARCHAIS: À partir du moment où je ne suis plus rien, je commence à signifier quelque chose pour tout le monde. Qu’est-ce qu’on en parle, quant vont-ils m’humilier ?

SARTINES: Je sens que la sentence ne va être jamais exécutée. Paris gronde. On ne peut plus prononcer le mot “magistrat” sur la scène, que tout le parterre explose en huées. Un de ces soirs l’on jousit Crispin, rival de son maître. Un juge fut identifié parmi les spectateurs . Il dut quitter la salle, sifflé par tout le monde.

BEAUMARCHAIS: Je ne crois pas que cela soit à mon avantage.

SARTINES: Moi non plus.

BEAUMARCHAIS: Et alors ? …

SARTINES: Vous parliez de partir en Angleterre …

BEAUMARCHAIS: Et là-bas ?

SARTINES: Là-bas vous travaillerez à votre réhabilitation d’ici …

BEAUMARCHAIS: Là-bas, à ma réhabilitation d’ici ? …

SARTINES: Jamais chance plus à propos.

BEAUMARCHAIS: Quant à la chance … Voyons un peu: des humiliations publiques, succédant au désastre financier qui fut concomitant au ratage du dramaturge constituent tous ensemble une occasion des plus hereuses … Je vous félicite, Sartines ! Quel humour … Vous êtes imbattable !

SARTINES: Eh, bien, apprenez qu’en Angleterre paraît Le Gazetier cuirassé …

BEAUMARCHAIS: Le Gazetier cuirassé ?! … Puisse-t-il y avoir un nom de gazette plus guerrier ?

SARTINES: C’est Théneveau de Morande qui l’édite, un salaud qui veut passer pour refugié politique …

BEAUMARCHAIS: Un lutteur donc.

SARTINES: Et ce drôle vient de publier les Mémoires secr e ts d’une femme publique …

BEAUMARCHAIS: Un titre de succés par sa picanterie. Et ce doit être un récit long comme un jour de je û ne …

SARTINES: Il a expédié un exemplaire à Madame du Barry qui, affirme l’intrigant, aurait été son modèle pour ses Mémoires secr e ts …

BEAUMARCHAIS: Quel mensonge éhonté ! Une vierge immaculée comme Madame du Barry ! … Est-ce qu’elle fut flatée ?

SARTINES: Madame du Barry a prié le roi de fermer la boutique du clabaudeur …

BEAUMARCHAIS: Et Sa Majesté … ?

SARTINES: Elle m’a mandé pour me faire dépêcher quelques agents qui: primo …

BEAUMARCHAIS: Primo …

SARTINES: … empoignent de Morande, l’amballent et l’expédient en France; ou secundo …

BEAUMARCHAIS: … secundo .

SARTINES: … l’amballent et l’expédient au fond de la Tamise …

BEAUMARCHAIS: Donc, du point de vue de l’Anglais – c’est un point de vue très commercial, vous le savez -, c’est soit un business d’exportation, soit l’un qui intéresse le marché local.

SARTINES: Sans taxes de douane, ni de transport. J’avais obtenu l’avis secret de Sa Majesté britannique pour les deux opérations. Dommage que mes agents ont contacté une femme de mours …

BEAUMARCHAIS: … similaire à ceux de Madame du Barry .

SARTINES: Sans poids sur la balance, Beaumarchais, sans poids … la dame de Godeville …

BEAUMARCHAIS: … et puisque god dans le patois d’outre-mer veut dire Dieu, voilà que son nom prédestiné est la “Cité de Dieu”, un vrai paradis pour vos agents …

SARTINES: … ils l’ont contacté, je vous disais …

BEAUMARCHAIS: … dans sa qualité d’espion français ?

SARTINES: Oh, non, dans sa qualité, sapristi …

BEAUMARCHAIS: … nocturne …

SARTINES: Voilà le mot. Et ainsi … le secret d’état …

BEAUMARCHAIS: … est parvenu à des tas de gens .

SARTINES: Tout juste.

BEAUMARCHAIS: Et le lapin, Monsieur Théneveau de Morande …

SARTINES: … a commencé à gueuler que les refugiés politique ne peuvent plus se fier au roi d’Angleterre …

BEAUMARCHAIS: Voilà du bon !

SARTINES: Ce fut le moment propice d’inviter discrètement nos agents à quitter l’île pourvu qu’on ne les prend comme espions français.

BEAUMARCHAIS: Et vous croyez que moi …

SARTINES: C’est ça. Puisque vous allez quand méme en Angleterre, les mains dans les poches …

BEAUMARCHAIS: Vous voulez me faire un tour sur les quais de la Tamise et pêcher dans ses aux troubles, voir si le Théneveau va morandemordre …

(La lumière s’éteint.)

 

Tableau 8

(Rideau de voile. On projette ci-contre un bateau en papier, sur l’image de quelques dispositifs représentant une terrible tempête en mer. De temps en temps, éclairs et tonnerres. Le vent hurle sauvagement. La rugissement des vagues. Beaumarchais et Jacques Coquaire-Fils: ombre chinoises.)

BEAUMARCHAIS: Jacques ! Jacques ! Venez m’aider au timon ! Nous voilà dans de mauvais draps dans cette misérable La Manche !

JACQUES COQUAIRE-FILS ( en courant): J’arriiive ! Me voilà ! Courage ! Si les loups de mer ont survécu à de telles tempêtes, qu’en parler de nous qui sommes hommes véritables ! …

BEAUMARCHAIS: Voilà, nous avons échappé aux gueules des loups à figures humaines; qui pourrait donc nous faire trembler ?!

JACQUES COQUAIRE-FILS: Attention au babord !

BEAUMARCHAIS: Fragile ! Fragile cette coque d’ouf qui nous emmène ! …

JACQUES COQUAIRE-FILS: Mieux dire, ce cercueil qui fait la planche !

BEAUMARCHAIS: Je me sens dans mon berceau … Parbleu, si je ne reconnais les signes du retour d’âge en pensant que j’ai accepté de partir pour l’Angleterre comme agent secret.

(Foudres.)

(Lumière. À l’un des arlequins le Comte et Figaro , quelques fragments des Noces: III, 5.)

LE COMTE: (…) J’avais quelque envie de t’ammener à Londres, courrier de dépèches; … mais, toutes réflexions faites …

FIGARO: Monseigneur a changé d’avis ?

LE COMTE: Premièrement, tu ne sais pas l’anglais.

FIGARO: Je sais: God-dam .

LE COMTE: Je n’entends pas.

FIGARO: Je dis que je sais: God-dam .

LE COMTE: Hé bien ?

FIGARO: Diable ! c’est une belle langue que l’anglais; il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam , en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. (…) Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci par-là quelques autres mots en conversant; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue; et si Monseigneur n’a pas d’autres motif de me laisser en Espagne … (…)

LE COMTE: Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les bureaux.

FIGARO: De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l’on arrive à tout.

LE COMTE: … Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.

FIGARO: Je la sais.

LE COMTE: Comme l’anglais: le fond de la langue !

FIGARO: Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter; mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ingore, d’entendre ce qu’on ne comprends pas, de ne point ouïr ce qu’on entend, surtout de pouvoir au delà de ses forces; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point; s’enfermer pour tailler des plumes et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux; jouer bien ou mal un personnage, défendre des espions et pensionner des traîtres, amollir les cachets, intercepter des lettres et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets: voilà toute la politique, ou je meure !”

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- Acte III

Tableau 9

BEAUMARCHAIS: Monsieur le Duc d’Aiguillon, je crois que vous avez été informé …

D’AIGUILLON (sûr): Au fait, je l’ai été. Je suis le plus informé des ministres de France .

BEAUMARCHAIS: C’est ce que tout le monde sait. (Continuant) … Je fus envoyé en Grande Bretagne sur l’ordre de Sa Majesté Louis XV …

D’AIGUILLON: Donc vous reconnaissez tout seul et sans que personne vous y contraigne d’avoir été en Angleterre …

BEAUMARCHAIS: Je vous le fait savoir puisque c’est mon devoir …

D’AIGUILLON: En vérité, c’est le devoir de tous ceux qui font leur devoir et ne doivent pas rester mes débiteurs, ce que je ne puisse les conseiller.

BEAUMARCHAIS: J’ai contacté de Morande: l’expédition de sa libelle et du Gazetier fut arrétée jusqu’à mon retour avec 20.000 francs et une rente de 4.000 pour le nommé Théneveau de Morande.

D’AIGUILLON: En vérité, vous ne mentez pas; je savais tout, monsieur …

BEAUMARCHAIS:… de Ronac, le chevalier de Ronac, Excellence; c’est mon nom conspiratif, l’anagrame du nom de mon père.

D’AIGUILLON: En vérité, c’est bien de ne pas conspirer sous notre propre nom. Donc, monsieur Anagrame, c’est le seconde partie de votre mission qui commence. Vous retournerez en Grande-Bretagne comme vous l’avez dit, vous contacterez de Morande, comme vous l’avez dit, vous lui tirez les vers du nez, pour apprendre quels sont les Français qui se tiennent dans son ombre, comme vous l’avez dit …

BEAUMARCHAIS: Votre Excellence, je n’ai pas dit tant de choses pour ne savoir plus ce que j’ai dit … Or …

D’AIGUILLON: En vérité, c’est ce que vous n’avez pas dit. Mais, comme vous l’avez dit, vous l’auriez dû dire … Donc, il doit s’agir d’un complot, de Morande n’est que l’instrument, comme vous l’avez dit, la tête respire en tête-à-tête avec Sa Majesté. Vous apprendrez son nom, comme vous l’avez dit, et à l’aide de quelques agents que vous aurez à votre disposition, de Morande mordra et je l’aurai tout ficelé.

BEAUMARCHAIS: Son Excellence est trop généreuse …

D’AIGUILLON: En vérité.

BEAUMARCHAIS: Son Excellence est trop généreuse de m’attribuer un plan si bien conçu …

D’AIGUILLON: En vérité, le plan est très intelligemment conçu, comme vous l’avez dit.

BEAUMARCHAIS: Mais …

D’AIGUILLON: Mais ?

BEAUMARCHAIS: Mais Son Excellence paraît ne pas avoir été avertie que mon rôle est celui d’un modeste négociateur qui, par le succès de son entreprise – à peu près commerciale – espère seulement la grâce que Sa Majesté concède à ce que les deux procès qui m’ont ruiné soient enfin jugés.

D’AIGUILLON: En vérité, ils vous ont ruiné. Vous êtes terrassé.

BEAUMARCHAIS: Puisque je suis terrassé pour de bon, je vais rester un homme honnête. Un négociateur, pas un dénonciateur, ni un sbire de la police secrète.

D’AIGUILLON: En vérité, je suis d’accord que vous êtes un négociateur sans avenir.

BEAUMARCHAIS (des pas vers le nouveau cône de lumière qui éclaire de Sartines ): Mon cher Sartines, je vous remercie de m’avoir facilité cette entrevue, avec Louis XV. Il m’a sauvé l’honneur. Moi le sien. De Morande m’a remis tous ses imprimés. Je les ai brûles moi-même dans un four à chaux désafecté, pas loin de Londres. De plus, le gouvernement anglais a signé un acte par lequel il s’engage d’empêcher dorénavant la publication de tout pamphlet contre la Cour de France. Aidez-moi de nouveau, cher Sartines, de communiquer personnellement ces nouvelles au Roi et de le prier qu’enfin mes procès soient … Quand croyez-vous que je pourrai le voir ?

SARTINES: Vous ne pourrez plus le voir, Beaumarchais; Louis XV est mort. Tout au plus Madame du Barry pourrait vous dédommager de vos dépenses, mais nous devons nous dépêcher. C’est bien probable que Louis XVI ne tardera de l’éloigner.

BEAUMARCHAIS (stupéfait): Sartines … Sartines … que puis-je faire ?

SARTINES: Rendez-vous utile au Roi. Tout dirigeant a besoin de victimes. Offrez-lui votre tête.

(Nouveau cône de lumière.)

BEAUMARCHAIS: Vous comprenez, Jacques, mon ami, quand je fut honnête, dans le cas de Louis XV, j’ai payé son honneur de ma bourse. Maintenant on a encouragé mon mensonge d’une somme considérable, escamotée au trésor de l’État, qui me fut offerte pour les dépenses prévues et imprévisibles.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Et bien sûr, vous portiez dans votre coffre, le pamphlet que vous avez écrit contre le trône dans l’intention de ,éditer en Grande-Bretagne, annonçant en même temps à tambour battant que vous y allez pour empêcher sa publication.

BEAUMARCHAIS: En Angleterre, comme jadis, j’ai demandé au lord Rochford l’aide de la police britannique …

JACQUES COQUAIRE-FILS: … contre vous-même.

BEAUMARCHAIS: Et je vous prie de me croire, je me poursuivais avec l’acharnement d’un chien enragé. J’étais arrivé à ne plus me détacher de mon ombre.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Vous voulez dire de l’inexistant Angelucci, le nom que vous prétendiez appartenir à l’auteur du pamphlet fantôme.

BEAUMARCHAIS: Et pour faire la preuve qu’il était un péril public je lui ai inventé un nom conspiratif aussi, pour l’usage des délicates oreilles anglaises: mister Hatkinson.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Et si le lord Rochford aurait fait main basse sur mister Hatkinson, alias signor Angelucci, alias monsieur de Beaumarchais ?

BEAUMARCHAIS: Un moment, alias le Chevalier de Ronac, alias monsieur Caron de Beaumarchais! Pas d’espoir qu’il en réussit.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Même pas le moindre ?

BEAUMARCHAIS: Même pas.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Vous étiez si sûr de vous ?

BEAUMARCHAIS: Pas de moi, mais du lord Rochford. Je savais l’avoir bien enmerdé à l’occasion de notre première affaire. Oh, il était bien dégouté de ma collaboration. Je comptais sur le non imixtion de l’Angleterre dans nos affaires intérieures …

JACQUES COQUAIRE-FILS: Et ?

BEAUMARCHAIS: J’ai gagné. Ce fut un coup de maître. Rochford me laissa comprendre que la seconde invasion de son cabinet sentait trop le mystère pour qu’il s’y sente à son aise. Et Louis XVI m’a expédié un ordre écrit par sa propre main et conçu par moi-même. (Un nouveau c ô ne de lumière. Louis XVI à son écritoire; Sartines lui dictant ce que Beaumarchais crie de l’autre côté de la scène.) Hé, Sartines, vous pouvez m’entendre ?

SARTINES: C’est sûr. Je ne suis pas sourd.

BEAUMARCHAIS: Je ne le pensais pas. Vous qui représentez la censure et la police secrète, vous réunissais dans un seul être les deux oreilles de l’État. Je criais parce que c’est long de Londres à Paris. Vous êtes prêt ?

SARTINES: Êtes-Vous prêt, Votre Majesté ?

LOUIS XVI: Prêt, Sartines.

SARTINES: Prêt, Beaumarchais ?

BEAUMARCHAIS: Alors, écrivez!

SARTINES: Alors, écrivez, Votre Majesté!

LOUIS XVI: Alors, j’écris.

BEAUMARCHAIS: Le sieur de Beaumarchais …

SARTINES: Le sieur de Beaumarchais …

LOUIS XVI: Le sieur de Beaumarchais …

(Sartines et Louis XVI répéteront le texte de Beaumarchais d’après ce modèle.)

BEAUMARCHAIS: … chargé de mes ordres secrets … partira pour sa destination … le plus tôt qu’il lui sera possible … La discretion et la vivacité qu’il mettra dans leurs exécution … sont la preuve la plus agréable qu’il puisse Nous donner de son zèle pour Notre service …

SARTINES (toux génée): Hem, hem, … ici, disons, Votre Majesté, hum, sont nécessaires … pendant toute la période … qu’il sera à Nos ordres. Un point c’est tout.

BEAUMARCHAIS: Pas du tout! Ou cela sera comme je l’ai dit, ou je laisse échapper Angelucci!

SARTINES: Y-a rien à faire, Votre Majesté … Beaumarchais nous est trop utile. Nous devons accepter sa formule … Beaumarchais!

BEAUMARCHAIS: Sartines ?

SARTINES: Que votre volonté soit faite!

BEAUMARCHAIS: Aucunement, jamais je n’aurais la témérité d’imposer mon vouloir dans la présence de Sa Majesté. (À Jacques Coquaire-Fils .) Réserves faites pour son absence, c’est-à-dire tout le temps. Jacques, n’est-ce pas ? quand m’arrive-t-il de voir le roi ? (À Sartines .) Vous connaissez le texte … Dictez-le vous mêmes à notre Souverain bien aimé.

SARTINES: Écrivez, Votre Majesté …

(L’on éteint la lumière ici, tandis que le groupe des deux autres reste illuminé.)

BEAUMARCHAIS: J’ai fait savoir partout avec toute la conviction nécessaire que j’avais convaincu Angelucci de me céder le tirage entier de son pamphlet pour la somme de 1.400 livres. C’est-à-dire l’argent du trésor qui m’était resté dans la bourse, pas encore dépensé.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Quelle fut la rente viagère qu’il sollicita ?

BEAUMARCHAIS: Bon Dieu! C’est sûr que le pauvre Angelucci rêvaît bien de solliciter une rente viagère, et pas des moindres. Mais le malhereux Beaumarchais n’avait pas trouvé la solution pour la toucher … Qui sait, peut-être que pendant une ou deux années j’aurais pu me venger de la Cour pour tout ce qu’elle m’avait fait souffrir, mais je ne crois pas possible de me réjouir de cette pension plus longtemps. Eh, ventre-bleu, si Figaro fut à ma place …

JACQUES COQUAIRE-FILS: Êtes-vous retourné en France ?

BEAUMARCHAIS: Bah! Angelucci, quel fin salaud! un aventurier sans pareil! Imaginez-vous, Jacques, celui auquel je me fiais comme à moi-même, avait gardé deux exemplaires du pamphlet et fila vers Amsterdam. Je ne suis mis en quatre et j’ai réussi à apprendre, aux dépens de ma santé, qu’il avait décidé d’en faire sortir un nouveau tirage à Nurenberg. Ce fut la chance de ma vie de dénicher ces plans!

JACQUES COQUAIRE-FILS: Il ne s’agit pas de chance, cher ami, mais du sérieux congénital que vous avez mis à résoudre ce cas d’excroquerie internationale.

BEAUMARCHAIS: C’est le mot … Je n’ai jamais aimé me mettre en évidence. Voilà pourquoi j’ai toujours perdu.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Et vous vous êtes hâté vers Amsterdam …

BEAUMARCHAIS: Donnez-moi une autre solution. Angelucci et moi-même faisons une paire siamoise. Mais, avant de partir j’ai envoyé une missive à Sartines: ” Je suis comme un lion; je n’ai plus d’argent; mais j’ai des diamante, des bijoux.” Pouvez-vous le croire ? C’en était fait depuis longtemps. Il me fallait trouver une explication pour le fait qur je vivais plus qu’à mon aise; je ne le pouvais laisser à avoir vent de la source royale de mon luxe! “Je vais tout vendre et, la rage dans le cour, je vais recommencer à postillonner … Je ne sais pas l’allemand, les chemins que je vais prendre me sont inconnus, mais je viens de me procurer une bonne carte, et je vois déjà que je vais à Nimègue, Clèves, Dusseldorf, Cologne, Francfort, Mayence et enfin à Nuremberg. J’irais jour et nuit , si je ne tombe pas de fatigue en chemin. Malheur à l’abominable homme qui m’a forcé à faire 3 ou 400 lieues de plus quand je croyais m’aller reposer! Si je le trouve en chemin, je le dépouille de sa paperasse et je le tue, pour prix des chagrins et des peines qu’il me cause.”

 

Tableau 10

(Cône de lumière sur une chaise de poste; un Cocher autrichien sur le siège; impassible dans l’immensité de son corps et des fourrures dont il se couvre – car l’hiver est avancé. Le vent gémit d’une manière sinistre. Il neige. Hurlements de loups. Le Cocher fume la pipe, face à la coulisse. Un bon moment rien ne se passe. Brusquement, le cri d’un homme, des gémissements, des sons menaçants, un nouveau vri bouleversant. Le Cocher sursaute, hésite, descend; quelques pas et prenant une décision, il hausse sa trompe, en la faisant sonner longuement. Il prête l’oreille. Cri réitéré. Dialogue du cor et du cri. Finalement, dans le rythme de l’alphabet Morse, le signal S.O.S.)

BEAUMARCHAIS (paraît plein de sang de la tête aux pieds; ses vêtements sont mis en lambeaux; il est sur le point de s’écrouler. Il s’arrête devant le Cocher , inspire profondément et, une main sur son cour, dans l’attitude d’un ténor prêt à attaquer un air, recule d’in pas, la tête renversée et emmet un long hurlement de loup; après quoi il éclaicit sa voix et, tout comme les chanteurs d’opéra, il essaie quelques vocalises. Il se rue sur le Cocher pétrifié et se laisse tomber dans ses bras de tout son poids): C’en est finiii de môaaa! … Je me meurs! … Il m’a tuééé! … (Il essaye divers tons jusqu’à ce qu’il trouve le plus dramatique) Tuuué! … Pas ça! Tuuuééé! … Ça non plus. Il m’a tuééé! … Tu comprends ?

LE COCHER: Ich verstehe nicht . Moi … pas … parle français … Deutsch . Parlez Deutsch …

BEAUMARCHAIS: Ich spreche nicht Deutsch . Le français c’est la langue des diplomates. Tu comprends, espèce de nigaud ? des diplomates du monde entier! …

LE COCHER: Sie sprechen nicht Deutsch ? Toi … non, siffilisé …Toi … barles bas … toi hurles comme loup … pas siffilisation … Français … pouah … hurles boésie à la lune … Pas siffilisation! descend bisser … et pas bisser … hurler … Si hurles verboten bisser … Toâ … fini … bisser! …

BEAUMARCHAIS: Tu ne comprends pas, imbécile, que juste quand je … ce que tu disais, des bandits m’ont attaqué ?! qu’à leur tête était Angelucci, un ennemi sans pareil du royaume de France ? Ouvres tes yeux pour ne pas oublier son signalement, car tu vas témoigner! Il portait quelque chose comme ça … (Il dessine de ses mains dans l’air une paire de moustaches énormes, puis une barbe courte. Le Cocher l’imite.) C’est ça, comme un bouc et … (Il dessine la forme des lunettes pour montrer comme les yeux sont grands. Le Cocher idem .) Ecarquilles-les! Plus grands, plus grands! Comme ceux des crapauds! Et … (Il joue le bossu. Comme le Cocher ne l’imite pas, il le frappe sur l’épaule en le faisant se recroqueviller tant qu’on dirait qu’il ne peut plus revenir à sa position normale.) …et … (il traverse la scène comme si l’un de ses pieds étant en bois.) Vas-y! vas-y! (Il l’attrape par les hanches et lui imprime son propre rythme, comme s’ils dansaient la conga … Paraît le Bourgmestre . Les deux s’arrêtent comme deux enfants pris en faute.)

LE COCHER: Herr Bürgermeister! (Position de l’humilité. La chaise de poste disparaît. Le vent est tombé. Un valet apporte un fauteuil sur lequel s’asseoit le Bourgmestre .)

BEAUMARCHAIS: Voilà le signalement du bandit. (Il fait claquer ses doigts, comme au cirque. Le Cocher présente tout seul le numéro qu’il vient d’apprendre.): Il m’a dé-truit! … J’en vais mourir … Le Roi de France ne sera plus vengé!

LE BOURGMESTRE: Ce qui me semble curieux, cher Monsieur le Chevalier, c’est comment a pu savoir Ange …

BEAUMARCHAIS: … lucci, Excellence, Angelucci, bandit de renom européen …

LE BOURGMESTRE: … comment a pu Angelucci savoir votre intention de descendre pour … pour …

LE COCHER: Bisser, Excellence, bisser … sur fous … je aide bisser … bardon … messio …

LE BOURGMESTRE: Donc qui a pu lui indiquer le moment précis quand vous intentionniez descendre de la voiture, pour qu’il puisse vous attaquer.

BEAUMARCHAIS (pris en dépourvu): J’ai mes motifs de croire que je peux répondre à cette question délicate, mais les choses sont si périlleuses et le secret vise si haut que je ne peux me permettre de la confier à n’importe qui … Ce n’est qu’à Sa Majesté l’Impératrice Marie-Thérèse que j’ai l’intention de voir dès l’instant.

LE BOURGMESTRE (à haute voix, le fait s’arrêter): De plus … de plus … il me semble très, très curieux que vous connaissiez en détail extrèmement difficile à comprendre tous les mouvements et tous les plans des voleurs qui vous ont attaqué. Je dirais que vous êtes dans le secret de leurs intentions mieux qu’ils ne s’y connaissaient eux-mêmes …

BEAUMARCHAIS: Il devient inutile que je continue à répondre. Cet interrogatoire siérait bien à ceux qui m’ont attaqué non pas à moi, leur victime. Je l’ai déjà dit, je vais informer Sa Majesté Impériale! Et je me plaindrai de certains fonctionnaires un peu trop placides …

(La lumière s’éteint.)

Tableau 11

(Marie- Thérèse sur son trône. Beaumarchais en bandages et avec des emplâtres.)

LE COMTE DE SEILERN: Votre Majesté, Monsieur de Beaumarchais.

(Celui-ci paraît derrière lui.)

MARIE-THÉRÈSE: Monsieur de Beaumarchais, comme un vrai Ulysse, vous avez réussi à passer entre Scylle et Caribde et vous voilà reçu par Nous.

BEAUMARCHAIS: Votre Majesté, si à la place des serviteurs impériaux les archanges eux-mêmes se fussent opposés à moi, je les aurais vaincu, pour pouvoir me réjouir des rayons du soleil qu’est l’Impératrice Marie-Thérèse devant qui je tombe à genoux.

MARIE-THÉRÈSE: Vous pouvez vous relever. Monsieur de Beaumarchais, c’est regrettable d’ouïr que vous avez été la victime d’une attaque. (Beaumarchais s’effondre, tout mou, sur lépaule de Seilern .) Oh, mon Dieu, il s’évanouit! (Elle s’est relevée de son trône.) Tenez-le, soutenez-le, comte! Mais faites donc quelque chose, pour le nom de Dieu!

LE COMTE DE SEILERN (est sans pouvoir puiqu’il tient Beaumarchais dans ses bras): Oui, Majesté … Immédiatement, Votre Majesté … Une seconde …

MARIE-THÉRÈSE: Oh, comme vous êtes inhabile, Seilern! Attendez que je le soutienne. (Elle essaie d’offrir sa main à Beaumarchais ; celui-ci ouvre ses yeux et les reforme brusquement, en faisant mine de ne pas avoir vu son geste.) Non, la main n’est pas suffisante. Le pauvre homme ne se rend même pas compte que Nous lui avons offert Notre main. (Nouveau mouvement du bras vers Beaumarchais tandis que de l’autre elle touche son épaule, délicatement, pour lui attirer l’attention. Il gémit. Tenant les yeux fermés, il relève lentement ses deux bras comme s’il voulait se nicher dans ses bras.) Vierge Marie, cet homme ne peut plus résister! Seilern, soyez plus attentif! Ne voyez-vous pas qu’il me tombe dans les bras ? (Elle aide ce dernier à déposer Beaumarchais dans le trône.) Maintenant qu’est-ce qu’on en va faire ?

LE COMTE DE SEILERN: Ne vous en faites pas, Votre Majesté, c’est un simple aventurier!

MARIE-THÉRÈSE: Aventurier, entendu, mais c’est un aventurier évenoui! Seilern, est-là vraiment ce que vous croyez ? serait-il un aventurier ?

LE COMTE DE SEILERN: Votre Majesté, tout ce qu’il raconte n’est qu’un tas de mensonges consu de fil blanc. J’ai fait des investigations sur le terrain. Il n’existe point d’Angelucci; en revanche, je Vous prie de retenir, Votre Majesté, après l’incident connu, le cocher, en tirant de l’oeil à l’intérieur de la voiture, pour voir comment allait le client qui lui avait provoqué tant d’émotions, que croyez-vous qu’il a remarqué ?

MARIE-THÉRÈSE: Seilern, mon cheri ami, une impératrice ne croit pas, une impératrice sait! Je vous l’ai répété sans cesse et encore.

LE COMTE DE SEILERN: Excuses-moi, Majesté … Comme Vous le savez , il a vu son client sortant de sous sa redingote son propre rasoir et, après lui avoir essuyé la lame de ses pantalons, excusez-moi, en y ajoutant une nouvelle trace de sang ;;;

MARIE-THÉRÈSE (se sent mal; sans exagérations): Passez plus vite sur ces détails, Seilern, car … car … d’importantes affaires politiques me pressent …

LE COMTE DE SEILERN: … et il enferme son rasoir dans la boîte d’où il provenait …

MARIE-THÉRÈSE: Voulez-vous dire que … (Beaumarchais gémit.) Tiens, il se réveille, le pauvre … aventurier …

BEAUMARCHAIS (gémit. Très doucement.): Vo-tre – Ma-jes-té … Ma-jes-té …

MARIE-THÉRÈSE: Oui, cher monsieur de Beaumarchais … Nous sommes là et nous veillons sur votre sort et celui … du … monde …

BEAUMARCHAIS: Ma-jes-té … avant de … mourir … je voudrais que vous lisiez un do-cu-ment ,,,, d’état … de … la … plus … GRANDE IMPORTANCE … signé par le gendre de Votre Majesté Impériale … Qu’on m’aide … Ordonnez que je sois aidé! (Marie-Thérèse fait un signe à Seilern qui s’approche de Beaumarchais et penche son oreille auprès de ses lèvres.) Monsieur le Comte, depuis que je suis parti dans cette folle poursuite qui … VA ME COUTER LA VIE … (il gémit) je porte … sur mon cour une boîte en … or … qui contient … (prêt à perdre de nouveau sa connaissance.)

MARIE-THÉRÈSE: Dieu! Il s’évanouit encore une fois! …

BEAUMARCHAIS (avec un effort suprème, se relève. Il chancelle, toujours dans le sense contraire aux essais de Seilern de l’attraper dans ses bras. Tout à coup, il plonge sa main dans sa chemise et en sort une petite boîte d’or, grosse comme une tabatière et la tend pathétiquement à l’impératrice, en s’écriant): Seul l’or convient a renfermer les paroles d’un grand Roi, Votre Majesté! Et leur place est près de mon cour! (Marie-Thérèse veut prendre la boîte mais à cause de la pendulation de Beaumarchais on dirait qu’il retire son bras, pour ajouter.) C’est à cette Sainte Châsse minuscule en or que s’est heurté le poignard assoiffé de sang. Le bras du Roi de France … qui a conduit la plume ayant écrit ces mots … s’est étendu jusque dans les forêts d’Autriche … POUR ME DÉFENDRE! (Tombe à genoux, tête penchée, le bras respectif relevé vers l’Impératrice. Marie-Thérèse regarde significativement Seilern qui se hâte de prendre la boîte et veut l’ouvrir.)

MARIE-THÉRÈSE (en l’empêchant): Non, Seilern! C’est un document de la main de mon gendre, Louis XVI, le Roi de France! C’est à moi de l’ouvrir.

LE COMTE DE SEILERN (la lui tend): Excuses-moi, Votre Majesté, j’ai voulu Vous aider seulement.

MARIE-THÉRÈSE: Je n’ai jamais ouï dire que l’indiscrétion puisse aider! (Elle ne prend la boîte qu’après avoir fini sa phrase pour que le sens de sa réprimande soit bien assimilé; elle l’ouvre et en sort l’epître. Elle commence à lire. Seilern cherche à saisir du coin de l’oil le contenu de la lettre.) Seilern! je vous ai dit tant de fois de ne pas vous mêler de ma vie privée … (Elle a fini de lire.) Mais, monsieur de Beaumarchais, d’où vous vient-il ce zèle si … bouillant … pour les intérêts de mon gendre, et surtout … de ma fille ?

(Lui fait signe de se relever.)

BEAUMARCHAIS: Votre Majesté, j’ai été l’un des hommes les plus opprimés de la France, à la fin du règne précédent. Dans ces temps terribles la Reine n’a pas hésité à se montrer humaine … enfin; en la servant aujourd’hui, sans que je puisse au moins espérer qu’elle apprendra un jour mes sacrifices, je ne fais pas que payer une dette immense; plus ma tâche est difficile et plus mon ardeur est grande à lutter pour mener à bonne fin …

MARIE-THÉRÈSE: Mais, monsieur, pourquoi vous êtes-vous donc senti obligé de changer de nom ?

BEAUMARCHAIS: Majesté, mon malheur est d’avoir rendu mon nom trop connu dans toute l’Europe des hommes de lettres … N’importe où je me trouve, le nom de Beaumarchais provoque soit l’intérêt, soit la compassion … ou tout au moins la curiosité; je suis visité, invité, entouré par tous; donc, je ne suis plus libre de travailler dans le secret que m’impose une mission si dèlicate que la mienne.

MARIE-THÉRÈSE (quelques pas méditatifs): Dites-moi, monsieur de Beaumarchais … cet homme-là …

BEAUMARCHAIS: Ce misérable d’Angelucci, Votre Majesté ?

MARIE-THÉRÈSE: Exactement, je pensais – vous dites que nous devrions chercher Angelucci à Nuremberg. Croyez-vous qu’après cette attaque criminelle, qu’après que vous lui eussiez repris argents et libelles, il se fût dirigé vers Nuremberg, tout en sachant que c’était là-bas que vous vous rendiez vous-mêmes ?

BEAUMARCHAIS: Votre Majesté, pour le décider d’y aller je lui fis croire que mon intention était de retourner en France.

MARIE-THÉRÈSE: Monsieur de Beaumarchais … c’est bien possible que vous ayez de la fièvre. Je vous recommande chaudement de vous laisser prendre du sang.

BEAUMARCHAIS (choqué): Mon sang est à la disposition de Sa Majesté.

MARIE-THÉRÈSE (faisant signe à Seilern de la suivre et s’écartant quelques pas de Beaumarchais ): Seilern …

LE COMTE DE SEILERN: Majesté ?

MARIE-THÉRÈSE: Seilern, un certain Beaumarchais a reçu une lettre de recomandation de mon gendre la chargeant secrètement de quelque chose dont je ne suis pas au courant. Mais cet homme-là fut tué par … (elle désigne Beaumarchais ) qui lui a volé son identité en vue de je ne sais quels buts sinistre et qu’il espère réaliser sous le couvert de Notre Nom, n’est-ce pas ?

LE COMTE DE SEILERN: J’ai tout prévu, Majesté. M’est-il permis d’être son hôte pour quelques semaines, jusqu’à ce que les références de Francce nous parviennent ?

MARIE-THÉRÈSE: Faites comme bon vous semble. Vous avez la main libre. Mais grande attention à ce que la Cour de France n’en prenne ombrage. Ne laissons pas l’impression d’une imixtion dans leurs affaires …

LE COMTE DE SEILERN: Rien de transpirera, Votre Majesté. (À Beaumarchais .) Monsieur de Beaumarchais, vous êtes notre hôte bien aimé, jusqu’au moment où nous sauront comment vous aider. (Il bat des mains. Huit gardes paraissent.)

BEAUMARCHAIS (hésitant; à Marie- Thérèse ): Majesté, les intérêts de Votre Fille sont gardés pas Votre serviteur tout dévoué, à l’encontre de mon sort malhereux. (Révérences, nouvelle hésitation et il passe devant les huit soldats qui l’emmènent comme un prisonnier.)

(La lumière s’éteint.)

 

Tableau 12

(Beaumarchais se dirige vers le cône de lumière où se trouve Jacques Coquaire-Fils .)

JACQUES COQUAIRE-FILS: Cher ami, l’on ne dirait pas que la faute de Marie-Thérèse fût scandaleuse. Vous êtes un aventurier de génie qui n’a pas eu le temps d’écrire avec de l’encre toutes les comédies écrites de son sang.

BEAUMARCHAIS: Les circonstances, cher Jacques. L’homme ne doit pas accepter ce que lui dicte une société injuste. Je ne suis pas un aventurier de génie. Mes aventures m’ont conduit petit à petit vers le désastre. Celle avec Marie-Thérèse, par exemple, m’a jeté de nouveau en prison. Par contre, je suis un écrivain de quelque mérite. Mais, comme vous l’avez appris, notre excellent régime royal m’a empêché et, vous êtes mon tèmoin, continue de m’empêcher de gagner mon pain à la plume du dramaturge. Un roi qui ne tient pas compte des talents de ses sujets, de but curatif des comédies dans une société de plus en plus déchue, ne mérite point des écrivains. C’est pour cette raison que je lui ai offert les services, les flatteries et les mensonges de l’aventurier et que je me suis amusé copieusement à inventer des misères qui le détruisent petit à petit et puissent m’ ê tre tant soit peu profitables. Et le coup fatal que j’aurais pu lui assainer me fut suggéré par la belle-mère de Louis XVI. Elle-même qui, quelque grand que soit son amour pour son gendre, n’en reste pas moins une âcre belle-mère.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Il m’a semblé que c’était une belle-mère douce.

BEAUMARCHAIS: Peut-être, mais avec un goût littéraire trop avancé. Elle a insisté que je lui montrasse le pamphlet d’Angelucci. Comme il était à s’attendre – puisque c’est moi qui l’avait écrit – elle l’a beaucoup aimé. Flatté comme auteur, je lui ai proposé d’en faire une nouvelle édition à Vienne, tout en éliminant les injures trop grossières à l’adresse de son gendre. Imaginez-vous que l’idée de la taquiner un peu lui a souri. Ce fut toujours à moi de penser juste à temps que j’allais continuer à vivre en France et pas sous la jurisdiction de Marie-Thérèse.

JACQUES COQUAIRE-FILS: En voilà des pensées louable! Et comment vous a-t-on libéré ? Bien qu’il soit vraisemblable que vous vous fussiez évadé …?

BEAUMARCHAIS: Pas le moindre du monde! Sartines, le pauvre … Il s’est hâté de confirmer toutes mes inventions. Je ne puis savoir combien il y crut. Mais si l’on prouvait que je mentais, il perdait son poste, en tant que l’homme qui m’avait soutenu. Toute construction résiste grâce à ses pilons …

JACQUES COQUAIRE-FILS: … et à l’habileté du “soutenu”, qui doit agir de manière à ce que le fauteuil de son protecteur dépende du protégé. Si je n’étais sûr que ce train de vie doit changer, je ne me trouverais pas ici, à Saint-Lazare, Pierre …

BEAUMARCHAIS: D’ici là, dans un État corrompu, ce n’est pas possible de se débrouiller sans protection et – vous ne comprenez que trop – mes souteneurs n’ont pu être que des hommes cultes, qui appréciaient ma littérature. Et cela est égal à zéro, quand tu t’agite en vain entre les colosses qui détiennent le pouvoir dans l’ombre d’un tyran royal absolu.

(La lumière s’éteint. Pause prolongée.)

 

Tableau 13 

(Dans le noir, transmission au haut-parleur: applaudissements fort enthousiastes. Courte pause. Suit torrent d’applaudissements assourdissants. Cris de “bravo!”, “Figaro!”, “Beaumarchais!”, au début isolés, ultérieurement rythmés. On projette l’image de Beaumarchais en médaillon, au fond de la scène, jusqu’à ce qu’elle devienne aveuglante. La projection continuera jusque’au rideau final. Les sons disparaissent brusquement.)

LA VOIX: Septembre 1781, Le “Théâtre Français” a accepter de jouer Les noces de Figaro . Bientôt, afin d’obtenir le visa de Louis XVI, on lit la pièce devant lui. Il répond aux rires d’amusement de sa femme: “Madame, je ne veux pas qu’on joue cela; mieux voudrait raser la Bastille maintenant!” Mais Catherine de Russie offre de lancer la comédie à Saint Pétersbourg. L’auteur s’y oppose. Les noces de Figaro commencent leur carrière là où c’était leur plein droit: à Paris. Pierre Caron de Beaumarchais en fait la lecture chaque soir, pour des “initiés”. Tout Paris les connaissent. Des gens de bien de la province y accourent pour s’en délecter. En mai 1783, les acteurs reçoivent l’ordre de répéter en vue d’un spectacle désigné pour la Cour. Le 13 juin, Louis XVI interdit la première, une demi-heurre avant la levée du rideau. Le 26 septembre, une scène particulière héberge un spectacle de la comédie. C’est seulement le 27 avril 1784 qu’on déchaîne Figaro devant le peuple français. Ce fut le plus grand succès du siècle. On le devait au second Molière du monde: Pierre Caron de Beaumarchais.

BEAUMARCHAIS: Eh bien, j’ai cru avoir fini avec mes tracas. Quelque autres pamphlets me portèrent plusieurs fois à Londres. – c’étaient les véritables, ceux-là – , j’ai réussi à mettre point au scandal provoqué par la célèbre femme D’Eon. J’ai mis les bases de La Société des Auteurs Dramatiques …

JACQUES COQUAIRE-FILS: La révolution américaine aurait-elle vaincu si tu n’avais pas décidé la France de lui venir en aide ?

BEAUMARCHAIS (rires satisfaits. Vient vers la rampe. S’adresse aux spectateurs. Au loin, canonnade. Gémissements de blessés, Des houras et Yankee Doodle .): Sire, l’Angleterre connaît une crise si grande, un désordre si complet, à l’intérieur et à l’extérieur, qu’elle s’écroulerait définitivement si son ennemi l’aidait sans réticence. (Clin d’oil au public et invite de ses mains une strangulation prolongée, puis il essuie ses mains avec un mouchoir de soie immaculée.) Les Américains ont massé 38 milliers d’hommes devant les murs de Boston. Les Anglais doivent choisir entre la mort par l’inanition et la fuite à la recherche d’un refuge d’hiver. Le reste du pays est défendu par 40.000 soldats. J’affirme, Sire, qu’une telle armée est invincible tant que l’espace qu’elle a derrière soi lui permet la retraite à l’infini … (Pose.)

JACQUES COQUAIRE-FILS: Le sort de la révolution américaine fut couvé par ton enthousiasme …

BEAUMARCHAIS (revenant auprès de lui): … et par l’aide en munition et en aliments que je lui ai donné, la France et l’Espagne y étant intéressées pour qu’à la fin ces deux grands royaumes nous oubliassent moi et leurs politiques extérieures et …

JACQUES COQUAIRE-FILS: … et la révolution dépendit de ta propre bourse …

BEAUMARCHAIS: C’est la vérité. Jusqu’à la victoire finale. Je prends comme témoin Benjamin Franklin! Tout ça, cher Jacques, parce que la révolution américaine préparait la révolution française, la seul joie que je pouvais espérer …

JACQUES COQUAIRE-FILS: … puis la première des Noces et leurs 70 représentations …

BEAUMARCHAIS: Comme je vous le disais, je croyais avoir fini avec mes tracas quand, comme un coup de foudre … (comme au début de la pièce, il retire la pélerine du coffre, s’en enveloppe, prend place sur le coffre comme sur un trône et joue le rôle de Louis XVI.) Louis XVI, jouant aux cartes et prètant son oreille distraitement à je ne sais quel sale type qui me donnait perfidement …

JACQUES COQUAIRE-FILS: … La plus grande saloperie sur la terre …

BEAUMARCHAIS: Le Roi prend son sept de pique et écrit au revers: “Aussitôt cette lettre reçue, vous donnerez l’ordre de conduire le sieur de Beaumarchais à Saint-Lazare. Cet homme me devient par trop insolent; c’est un garçon mai élevé dont il faut corriger l’éducation”. Jacques, voilà sept jours d’écoulés et personne n’est venue me dire pourquoi je fus mis dans cet endroit ignoble!

JACQUES COQUAIRE-FILS: Tranquillisez-vous, frère Pierre, consolez-vous de l’idée que des milliers de Français souffrent dans les geôles sans motifs, qu’on leur dresse des causes inexistantes, que le pays entier se trouve changé en une immense prison. Vous n’êtes pas le seul, mon frère! Au contraire, vous êtes le premier qui ait dirigé vers la Bastille le canon de la Révolution qui est toute proche, qui déferlera bientôt. Ce n’est pas par hasard que Louis XVI a peur de vous. Figaro, votre Barbier, va raser l’injustice de la face de la terre. Quand vous étiez jeune, c’était vous l’Horloger du Roi. Moi, Jacques Coquaire-Fils, je vous institue HORLOGER DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. À partir de cette fin du XVIIIe siècle, grâce à vos Mémoires et à vos comédies qui ont dévoilé les injustices et les abus, la France va gagner sa liberté. Vive Pierre Caron de Beaumarchais, l’Horloger de la Révolution!

LA VOIX DE GEÔLIER EN CHEF: Beaumarchais! Beaumarchais!

BEAUMARCHAIS: Voilà la brute!

JACQUES COQUAIRE-FILS: Pas là, monsieur le Geôlier en Chef.

LE GEÔLIER EN CHEF: Beaumarchais, tu as de la veine! Une telle veine que je n’en ai jamais vu encore! Ordre de mis en liberté! (Les deux ne peuvent croire.) Vas-y, morbleu. T’as envie de rouiller ici ? Moi j’n’ai pas le temps! Si tu ne te dépêches pas , tu y reste encore une semaine, pour mon bon plaisir, ha, ha! …

BEAUMARCHAIS (Range sa pèlerine dans son coffre. Jacques l’aide. Il prend Jacques par les épaules, le regarde, l’embrasse.) À bientôt, Jacques, mon ami! Si mon nom a encore quelque pouvoir en France, je lutterai pour vous faire partir de ce trou-là.

JACQUES COQUAIRE-FILS: Ne pensez pas à moi. Dédiez-vous à Figaro. C’est notre premier combattant. Au revoir, Horloger!

BEAUMARCHAIS (L’embrasse encore une fois, prend son coffre sur son épaule. On entend siffler dans les coulisses l’air des Noces de Figaro que chante le Barbier à Chérubin.

LE GEÔLIER EN CHEF (à Beaumarchais qui est prêt de sortir.): Écoute, Beaumarchais! C’est vrai qur t’a écrit un rien qui s’apelle je ne sais quoi de Figaro ?

BEAUMARCHAIS (sortant, abattu): Oui … Oui … C’est vrai … c’est vrai, c’est moi qui aie écrit ce rien sur Figaro. (Il sort.)

LE GEÔLIER EN CHEF: Écoute, expèce de rien du tout! L’on dit qu’un loqueteux comme toi, nommé Mozart, a composé ces sept jours-ci que tu fait le roi fénéant à Saint-Lazare un opéra sur ton qué’que chose. Tu dois le poursuivre en justice. Je m’inscrit témoin contre lui si tu paies bien. (La musique de l’opéra innonde la salle.)

Rideau

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